Abonnement électronique d'un an à Le Monde diplomatique pour 34.00€.
Garantie de remboursement si vous changez d'avis - valable 30 jours
page:
sommaire
précédent suivant
zoom - zoom +
vignettes double page page simple double page grand
ajuster à la taille de l'écran
copier sur un blog
Aller à la page 3 Aller à la page 20 Aller à la page 21 Aller à la page 25 Aller à la page 26 Aller à la page 15 Aller à la page 8 Aller à la page 19 Aller à la page 24 Aller à la page 14 Aller à la page 4 Aller à la page 18 Aller à la page 27 Aller à la page 12 Aller à la page 10 Aller à la page 7 Aller à la page 6 Aller à la page 13 Aller à la page 11 Aller à la page 22 Aller à la page 23 Aller à la page 9 Aller à la page 5 Aller à la page 16 Aller à la page 2 Aller à la page 17
page
page:
sommaire
précédent suivant
zoom - zoom +
vignettes double page page simple double page grand
ajuster à la taille de l'écran
copier sur un blog
imprimer

Version texte

DÉCEMBRE 2006– L E M ONDE diplomatique

28

M ONDE diplomatique diplomatique

Fouiller pour détruire, est-ce bien utile?

P AR N ICOLE P OT *

DANS SA VERSION TRADITIONNELLE , l’archéologie est une discipline mythique, rendue populaire par les pionniers du XIX e et du début du XX e siècle et par les figures aventurières et glamour de Harrison Ford et de Lara Croft... Mais, dans sa version moderne, dite «préventive», elle demeure souvent difficilement acceptée par le monde économique et par nombre de décideurs, suscitant parfois des propos d’une virulence dont on ne trouve aucun équivalent à l’encontre d’une discipline scientifique. C’est ainsi qu’on a pu entendre, lors des débats au Parlement en 2002 et 2003, quelques élus de toutes sensibilités mettre en cause le principe même de l’archéologie préventive et de son service public, en stigmatisant le travail des archéologues : ceux-ci ne trouveraient que «débris de vaisselle» et autres «vieilles boîtes de Coca-Cola», créant le «ras-le-bol»de leurs concitoyens (1).

Cette animosité n’est pas nouvelle: le développement de l’archéologie préventive a été scandé, depuis le milieu des années 1970, par une succession de crises. Et, si la création de l’Institut national de recherches archéologiques préventives, en 2001, a consolidé le succès de l’entreprise militante des archéologues et assuré la légitimité de leur action, ses problèmes récurrents de financement, depuis lors, attestent bien sa difficile acceptation.

En fait, la plupart des grands sites connus grâce aux textes historiques étant fouillés ou en cours de fouilles, l’action des archéologues n’intervient plus qu’en préalable à la construction de routes, de voies ferrées, de parkings, de lotissements... Ces derniers exhument les vestiges enfouis et enregistrent toutes les informations qui constituent les «archives du sol», selon l’expression du préhistorien André Leroi-Gourhan, avant qu’elles ne soient détruites par les bulldozers. Pour les aménageurs, ce temps de l’archéologie constitue évidemment un frein à l’efficacité de leurs décisions. Nombre de fouilles ont lieu sur de très grandes surfaces, qui peuvent atteindre un millier d’hectares pour la construction d’une autoroute ou d’une ligne à grande vitesse; elles impliquent donc le recours à des sondages systématiques, à des moyens techniques importants et relativement coûteux, financés par les constructeurs. D’où l’hostilité de certains d’entre eux, parfois relayée par des élus de toutes tendances. Pourtant, les interventions archéologiques ne représentent en définitive que 0,1% du coût total de la construction en France, et elles ne concernent que 10% des surfaces aménagées. Deux euros par Français et par an, c’est le prix pour ne pas effacer le passé d’un coup de pelleteuse.

* Directrice générale de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), Paris.

Mais l’archéologie préventive souffre d’une autre forme d’incompréhension, qui touche à sa nature même. Elle n’apporte pas un charroi de trésors susceptibles d’enrichir les collections des musées de beaux-arts, de susciter des expositions de prestige ou de développer la fréquentation touristique par l’ouverture de sites exceptionnels. Loin de l’archéologie classique, grecque, romaine, égyptienne, maya..., elle ne fraie pas avec les agences de voyages vendeuses de mythiques échappées vers des lieux riches de vestiges spectaculaires.

Au contraire, elle supprime, physiquement, l’essentiel de ce qu’elle a découvert. Fouiller, c’est quasiment toujours détruire. En effet, audelà des objets sortis du sol, précieusement conservés et étudiés, la technique même de la fouille est destructrice, dans la mesure où elle procède par un examen des différentes strates de l’occupation humaine; atteindre les niveaux inférieurs implique d’avoir, au préalable, démoli au moins partiellement les niveaux plus récents. L’archéologie déchiffre notre passé dans la stratigraphie du sol.

Son objectif est d’accumuler des données matérielles: celles-ci peuvent être constituées de restes microscopiques de végétaux, de morceaux d’outils, de tessons, d’ossements, de détritus divers, de simples traces de feux ou encore de trous de poteaux, qui sont comme un négatif évoquant la nature des constructions disparues et leur organisation spatiale.

Ce travail méticuleux ne prend sens qu’après un long temps de recherche : l’analyse de ces données va permettre de reconstituer les modes de vie des sociétés passées, d’enrichir la connaissance de l’évolution des techniques, des paysages, de l’environnement... et souvent d’en renouveler profondément l’interprétation. Toutefois, ce savoir, qui appartient au registre des sciences humaines et non à celui des beaux-arts, prendra rarement une expression spectaculaire. D’où l’incompréhension...

Pourtant, un tel savoir exhumé concerne au premier chef les bâtisseurs, puisqu’il se constitue grâce à eux, et surtout qu’il retrace l’histoire de leur activité, l’aménagement du territoire. En finançant l’archéologie préventive, ils sont les acteurs d’une forme inédite de développement durable: préserver pour les générations futures la connaissance de l’histoire commune, dont maints aspects essentiels seraient définitivement perdus sans cette action. Au demeurant, un nombre croissant d’aménageurs intègrent, non sans fierté, cette préoccupation dans leur politique de communication et comprennent que, sauf à vouloir plonger la collectivité dans une amnésie en l’occurrence irréversible, elle n’est

VALERIO ADAMI.– «La Montée à l’Acropole» (1995)

pas moins importante que celle de la maîtrise de notre environnement.

C’est qu’en remontant les millénaires bien audelà des périodes dites «historiques», en recourant aux techniques les plus modernes d’investigation et de datation, on éclaire de façon puissante et originale bien des grands débats de société, sur lesquels l’archéologie nous livre des analyses renouvelées (2). Les découvertes récentes apportent en particulier des informations inédites sur notre milieu naturel, le réchauffement climatique, l’épuisement des ressources, l’explosion démographique, la survie ou l’effondrement des sociétés anciennes en fonction de leurs relations à leur environnement. Ainsi, les fouilles de l’aéroport de Vatry, près de Reims, ont montré comment la Champagne dite «sèche» avait subi à plusieurs reprises, à l’époque gauloise puis à l’époque romaine, une surexploitation agricole contraignant à chaque fois à l’abandon des terroirs champenois. Ces découvertes nous donnent donc des pistes pour gérer le présent et penser notre avenir.

LERENOUVELLEMENT de la connaissance des occupations humaines sur un même territoire depuis des millénaires constitue un autre exemple de l’apport de l’archéologie à des questions actuelles. Elle dessine l’histoire des migrations successives, apportant des éléments de réflexion de nature à aider les populations issues de mouvements migratoires récents, ou au contraire anciens et le plus souvent oubliés, à tisser un lien social fédérateur.

La découverte et l’appropriation d’une histoire très lointaine, sans nécessaires attaches avec la population actuelle – c’est le cas dans les villes nouvelles, par exemple –, peuvent susciter au sein de communautés qui se côtoient sans cohabiter réellement, et qui ont souvent perdu de vue leur histoire originelle, le sentiment d’appartenance à une collectivité, indispensable à tout individu: passé lointain, passé commun, identité recomposée.

Plus généralement, la connaissance apportée par la recherche archéologique peut contribuer à éviter à chaque communauté la souffrance de n’avoir pas de passé et d’avoir un avenir sans mémoire collective. Dans un univers où l’attachement à l’environnement le plus proche va de pair avec une ouverture vertigineuse à la globalité du monde, elle participe ainsi à l’enracinement d’une identité, tout en la relativisant par la mise en perspective des pratiques culturelles qu’elle dévoile.

Si la France a inscrit dans la loi en 2001 le rôle de l’archéologie préventive, neuf ans après la signature de la convention de Malte (3) par l’ensemble des pays européens, elle accuse encore un grave retard pour le partage des connaissances, la diffusion des résultats des recherches et leur apport à la réflexion sur notre société contemporaine et ses valeurs. Sur tous ces sujets, les grandes chaînes de télévision publiques pourraient accentuer leur présence, et ce d’autant plus vite que s’accroît de façon évidente l’intérêt des populations.

Et, au-delà de l’Hexagone, les pouvoirs publics pourraient également jouer un rôle actif afin que, sous l’égide de l’Unesco, cette reconnaissance légale soit aussi le fait des autres continents. Dans les pays en rapide développement économique (Chine, Inde...), il y a urgence, tant le rythme de l’aménagement du territoire est peu respectueux de la sauvegarde d’un passé qui est aussi celui de l’humanité.

(1) Cf. les débats au Parlement à l’automne 2002 et le rapport d’information n o 875, mai 2003, de la mission d’évaluation et de contrôle de l’Assemblée nationale (auditions).

(2) Un colloque sur ce thème, «L’avenir du passé. Modernité de l’archéologie», s’est tenu au Centre Georges-Pompidou, à Paris, les 23 et 24novembre.

(3) La convention européenne pour la protection du patrimoine archéologique signée à Malte le 16janvier 1992 par tous les pays européens (et pas seulement ceux de l’Union européenne) définit le principe de l’archéologie préventive, selon lequel la sauvegarde des sites par l’étude doit se faire bien en amont des travaux d’aménagement. Elle a été ratifiée par la France en 1994.

S OMMAIRE

PAGE 2: Amérique latine rebelle, par I XCHEL D ELAPORTE . – Courrier des lecteurs.

PAGE 3: Le complot du 11-Septembre n’aura pas lieu, par A LEXANDER C OCKBURN .

PAGES 4 ET 5: Economistes en guerre contre les chômeurs, suite de l’article de L AURENT C ORDONNIER . – Une enquête dérangeante,enfin! (L.C.).

PAGES 6 ET 7: Difficile retour des Tatars en Crimée, par A LEXANDRE B ILLETTE . – Invasion, déportation, normalisation... (A.B.).

PAGES 8 ET 9:

L’Iran du président Mahmoud Ahmadinejad, par A LEXANDRE L EROI -P ONANT . – Histoire et vie quotidienne, par A HMAD S ALAMATIAN . – Armée régulière et pasdarans, par J EHAN L AZRAK .

PAGES 10 ET 11: Comment Israël en est arrivé là, par A KIVA E LDAR . – Un rêve «dissident» de règlement global, par G EORGES C ORM .

PAGE 12: Voyage au cœur des quotidiens panarabes,par M OHAMMED E L O IFI .

PAGE 13: L’Afrique tente de retenir ses médecins, par K ARL B LANCHET ET R EGINA K EITH . – Des années d’indifférence (K. B. ET R. K.).

PAGES 14 ET 15:

Pour les Nicaraguayens, la survie s’appelle Costa Rica, par R APHAËLE B AIL . – Au Salvador, des dollars qui changent la donne (R.B.). – La deuxième industrie de l’Equateur, par M AURICE L EMOINE .

PAGES 16 ET 17:

BRÉSIL: Prisons, du désastre social aux mafias, par J OÃODE B ARROS . – Un acteur majeur de l’intégration régionale, par E MIR S ADER .

PAGES 18 ET 19: Qui pouvait ignorer les dangers de l’amiante?, par M ARLEEN T EUGELSET N ICO K ROLS . – En France, la justice change de cap (M.T. ET N.K.).

PAGES 20 ET 21:

Ikea en Inde, un emploi démontable, par O LIVIER B AILLY , J EAN M ARC C AUDRONET D ENIS L AMBERT . – Entre silence et mythe (O.B.,J.-M.C. ET D.L.).

Décembre 2006

PAGES 22 ET 23: Des romans contre l’oubli de la guerre d’Espagne, par A NNE M ATHIEU . – Témoignages pour l’histoire (I.D.).

PAGE 24: NOUVELLE: Là-bas, chez moi, par J OHN B ERGER .

PAGE 25: La peur des Arabes, par J OSEPH A LGAZY . – Hip-hop palestinien, par J ACQUES D ENIS . – Crise financière au Liban, par S AMIR A ITA . – Dans les revues.

PAGES 26 ET 27:

LIVRES DU MOIS: «Le Jeu des transformations», de Pauline Melville, par A BDOURAHMAN A.W ABERI . – «Tuez-les tous», de Salim Bachi, par A LINE C HAMBRAS . – Travail subalterne et exploitation, par R OLAND P FEFFERKORN . – Produire au moindre coût, par A RMANDO A LEXIS .

Le Monde diplomatiquedu mois de novembre 2006 a été tiré à 261500 exemplaires. A ce numéro sont joints deux encarts destinés aux abonnés France: Alternatives économiques etLe Monde des religions.