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AVRIL 2008 – LEMONDE diplomatique 28
MONDE diplomatiquediplomatique
JUGERLESJUGES
Qui éévaluera Jacques Attali?
PAR LOUIS PINTO*
L’ÉÉVALUATIONse préésente comme une technologie avancéée permettant de rompre avec un passéé routinier. Elle déébouche sur une cartographie oùù tout le monde est identifiéé, situéé et, le cas ééchééant, exhibéé au regard public, de l’opéérateur sur éécran d’ordinateur jusqu’aux ministres, en passant par les professeurs, les chercheurs, les policiers. A chacun selon ses méérites... Avec de la bonne foi et de l’ingééniositéé, on peut parvenir àà des standards indiscutables: il y a des patrons qui «crééent de la valeur pour l’actionnaire», des vendeurs qui vendent, des universitéés, des lycéées plus demandéés que d’autres, et, enfin, des «perdants» qui perdent de l’argent.
Mais que mesure-t-on vraiment? Tant qu’on ne s’interroge pas sur la fabrication des critèères d’éévaluation, on risque de consacrer de fausses éévidences: la rééussite prouverait de la valeur, laquelle s’exprime dans la performance. La tautologie (celui qui rééussit est ipso facto le meilleur) prend la forme trompeuse d’une proposition dotéée de contenu.
Pour mieux comprendre ce qu’il en est, on peut s’essayer àà l’exercice auquel nous invite ce pousseau-crime qu’est Jacques Attali: éévaluons Jacques lui-mêême (appelons-le ainsi pour garantir l’anonymat et l’ééquitéé), auteur du réécent rapport Attali (1), qui prôône, entre bien d’autres choses, un usage intensif et extensif des procéédures d’éévaluation (2). Une telle idéée ne lui serait assuréément jamais venue, tant la certitude de se voir mis au premier rang aurait froisséé la modestie d’une personnalitéé louéée par M.Nicolas Sarkozy autant que par MmeSéégolèène Royal. Mais essayons...
Jacques s’est lancéé, comme ééternel ancien petit géénie sorti de Polytechnique, dans toutes sortes d’occupations politiques, ééconomiques, intellectuelles et autres. Faut-il éévoquer le rôôle de l’ancien conseiller du préésident Mitterrand dans l’éémancipation des couches populaires, le renforcement politique du Parti socialiste, ou, au contraire, son rôôle dans le tournant de la rigueur de 1983, l’abandon des dogmes àà coloration éétatiste, dirigiste, marxiste? D’embléée, nous voilàà arrêêtéés par une difficultéé prééliminaire: selon ce qu’il tient pour un méérite ou pour un dééfaut, l’éévaluateur se voit renvoyéé vers l’archaïïsme d’une gauche attardéée àà la dééfense des classes populaires ou vers un modernisme sans droite ni gauche qui ne connaîît que les «challenges» de la compéétition ééconomique. Comment choisir? Ou plutôôt: comment ne pas voir ce qu’il faut choisir si l’on connaîît un tant soit peu d’ééconomie et d’anglais?
Au passage, un autre préésupposéé serait àà éélucider: la constance politique est-elle vraiment une vertu, ne serait-elle pas plutôôt un symptôôme de blocage? Làà aussi, le choix réévèèle le point de vue: d’un côôtéé, ceux qui s’entêêtent dans la fidéélitéé àà des principes robustes; de l’autre, ceux qui appréécient la mobilitéé, l’ouverture, le changement. Comment héésiter?
Peut-êêtre sera-t-il plus aiséé d’éévaluer notre grand éévaluateur sur le terrain d’excellence de l’éévaluation, celui de la gestion ééconomique. Entre autres fonctions, Jacques a préésidéé la Banque europééenne pour la reconstruction et le dééveloppement (BERD), créééée en 1990 pour hââter l’immersion des pays de l’Est dans le grand bain de l’ééconomie de marchéé. On remarquera trois choses: la nomination fut moins liéée aux talents de banquier du candidat qu’àà la capacitéé du préésident Franççois Mitterrand de l’imposer àà ce poste; le bilan a éétéé controverséé; apparemment soucieux de son confort propre autant que du dééveloppement des pays de l’Est, Jacques a dûû déémissionner en 1993. Dans de telles affaires, la rééussite ne peut se déécider àà la faççon d’un réésultat sportif. L’éévaluateur éévaluéé et malmenéé pourrait s’interroger sur les recours dont dispose un éévaluéé de rang modeste face àà ce qu’il tient pour des erreurs de jugement.
Quant aux sociéétéés de conseil fondéées par la suite, comme Attali & A, faut-il imputer leurs béénééfices au géénie entrepreneurial du patron ou bien àà son impressionnant rééseau de relations tisséé àà l’Elyséée? Ce qui conduit àà se prononcer sur la question de savoir si le capital relationnel doit êêtre pris en compte, ou non, dans l’éévaluation de l’action d’un dirigeant, quitte àà estimer que ce pourrait bien êêtre làà son seul méérite.
Que dire de Maîître Jacques le penseur, auteur d’innombrables livres sur des sujets les plus divers? Làà aussi, on peut osciller entre des options opposéées selon que l’on prend l’auteur pour un esprit brillant et universel ou pour un peintre du dimanche non déénuéé de toupet. Comment trancher? Par exemple, en envoyant son livre sur Marx aux meilleures universitéés amééricaines, celles du classement de Shangaïï, qui fascine notre postulant àà l’éévaluation, pour êêtre jugéé par les spéécialistes «incontestéés » du marxisme (3). On mesurerait alors la part de l’originalitéé, de la profondeur et celle du déélayage, de la deuxièème main, du plagiat (cela a éétéé affirméé) et du faux-semblant. Puis on demandera àà ces experts s’ils recruteraient un tel chercheur pour quatre ans, davantage– ou pas du tout.
* Directeur de recherche. Auteur, entre autres, de La Vocation et le Méétier de philosophe. Pour une sociologie de la philosophie dans la France contemporaine,Seuil, Paris, 2007.
Supposons maintenant que Jacques ne soit pas le meilleur dans tous ces domaines. A quel type de sanctions se trouverait-il exposéé? Il y a des seuils
VICTOR BRAUNER. – «La Mééthodieuse» (1948)
dans l’espace social oùù les profits varient sans êêtre jamais néégatifs. Le capital dont dispose une «personnalitéé» tient àà la force sociale que lui assurent ses liens àà des milieux ééconomiques, patronaux, politiques, méédiatiques. Par exemple, un livre signéé de pareille plume éétant presque toujours saluéé comme un «éévéénement» par la presse «unanime», on voit mal ce qu’il faudrait faire pour dééméériter. Le propre d’une telle personnalitéé est d’ééchapper àà la mesure objective, ou, si l’on prééfèère, de ne connaîître que des mesures sur mesure. UNEILLUSTRATIONintééressante de nos jours est donnéée par la fonction de maîître-d’œuvre de rapports officiels (MM. Alain Minc, Edouard Balladur, Michel Camdessus, etc.) commandéés par le pouvoir politique pour mettre en forme des «recommandations» dééjàà préésentes en pointilléé dans la lettre de mission. Les personnalitéés concernéées apparaissent d’autant plus «indéépendantes» qu’elles combinent les figures indééfinies du «sage» et de l’«expert». Qui éévaluera une telle combinaison? Rééponse: le pouvoir politique.
Si Jacques Attali (levons l’anonymat) n’est pas un cas particulièèrement original, il préésente toutefois le méérite de réévééler le contraste entre l’aviditéé àà éévaluer les autres et le traitement de faveur rééservéé àà ses propres performances. Il suggèère aussi des questions plus géénéérales. Qu’est-ce qu’un patron ou un homme d’Etat performant et crééatif? Dans leur auto éévaluation, les groupes dominants sont toujours portéés àà faire valoir des qualitéés personnelles impondéérables et, simultanéément, àà assujettir les membres des groupes les plus modestes àà des exigences strictes de mesure (adresse, rapiditéé, docilitéé et/ou initiative...).
Qui sera juge des juges?, se demandait Pierre Bourdieu face aux déérisoires palmarèès d’intellectuels publiéés par la presse. Les luttes pour les classements sont une dimension essentielle des luttes
COLLECTION ABBAYE SAINTE-CROIX
sociales. A vouloir l’ignorer, on contribue àà naturaliser les verdicts des dominants. Les «meilleurs» sont préésuméés êêtre les plus intelligents, les plus courageux et peut-êêtre – qui sait? – les plus douéés géénéétiquement.
Si l’on ne peut s’abandonner àà l’utopie d’une absence de classement, du moins serait-il aviséé de rééflééchir aux conditions dans lesquelles l’éévaluation peut ééchapper àà l’arbitraire des relations de force. Dans des disciplines scientifiques oùù existe un savoir contrôôléé, validéé, la seule source d’éévaluation léégitime est celle des pairs. Ce n’est pas un préésident d’universitéé, un journaliste, ou un «expert» qui déécidera qui est bon mathéématicien, c’est un mathéématicien. Dans d’autres univers exposéés au conflit et au déébat, des critèères univoques seraient irrecevables. Si toute mesure enferme des préésupposéés politiques, on peut les expliciter. Des ééconomistes ont ainsi proposéé des solutions de rechange aux indicateurs dominants en éévaluant les politiques au moyen de critèères qui rendent compte de la santéé des individus, des inéégalitéés sociales, etc.
«Ou on est bon ou on n’est pas bon»: mieux vaut ne pas s’en tenir àà cet adage de déécideur, tellement sommaire qu’il n’est pas aiséé, on l’a vu, de l’appliquer àà Attali, mêême si l’on a une petite idéée.
(1) Commission pour la libéération de la croissance franççaise préésidéée par Jacques Attali, 300 déécisions pour changer la France, LaDocumentation franççaise - XO ééditions, Paris, 2008.
(2) «Faire éévaluer tout service public (éécole, universitéé, hôôpital, administration) par des organismes indéépendants»; « éévaluer les services de l’Etat (éécole, universitéé, hôôpital, administration) et rendre publique cette éévaluation»; «faire éévaluer tout agent d’un service public (professeur, fonctionnaire, méédecin) par ses supéérieurs mais aussi par ses usagers»,etc.
(3) L’historien Jean-Jacques Marie a relevéé, entre autres erreurs éémaillant cette biographie, que l’assassin de Jaurèès y éétait préésentéé comme un «anarchiste»alors que Raoul Villain éétait en rééalitéé un... monarchiste. Attali semble éégalement avoir confondu le palais d’Etéé (situéé àà Péékin) et le palais d’Hiver (de Saint-Péétersbourg). Dansles Cahiers du mouvement ouvrier , no27, Paris, aoûût2005.
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Sommaire
PAGE2: Courrier des lecteurs
PAGE3: L’art de faire rêêver les pauvres, par MONACHOLLET.
PAGE4: FRANCE: L’Universitéé fééodale de demain, par PIERREJOURDE.
PAGE5: Dangereuse instabilitéé en Arméénie, par JEANGUEYRAS.
PAGES6 ET7: Rude éépreuve éélectorale pour la Gauche arc-en-ciel italienne, par RUDI GHEDINI.– Quatre-vingt-trois semaines sur le fil du rasoir (R.G.).
PAGES8 ET9: Quand les Sud-Africains rééclament un toit, par notre envoyéé spéécial PHILIPPE RIVIÈÈRE. – Bidonvilles et immeubles chics (PH. R.). – L’apartheid au muséée (PH.R.).
PAGES10 ET11: Les réégimes arabes modernisent... l’autoritarisme, par HICHAMBEN ABDALLAHELALAOUI.
PAGE12: L’audacieux pari de Barack Obama, suite de l’article de JOHN GERRINGETJOSHUAYESNOWITZ.
PAGE13: Carlos Slim, tout l’or du Mexique, par RENAUDLAMBERT.
PAGES14 ET15: Miami se lasse de l’extrêême droite cubaine, par notre envoyéé spéécial MAURICELEMOINE. – Posada Carriles (Luis) (M.L.).
Avril2008
PAGES16 ÀÀ19: DOSSIER «ALLIANCE ATLANTIQUE»: Les Etats-Unis sont-ils une menace pour l’Europe?, par PIERRE CONESA. – Subtile partie d’ééchecs entre Moscou et Washington, par OLIVIERZAJEC.– Ce que voulait de Gaulle en 1966, par DOMINIQUEVIDAL.
PAGES20 ET21:
TIBET: Bourgeonnement préécoce du printemps de Lhassa, par MATHIEUVERNEREY.
PAGES22 ET23: De l’esclavage et de l’universalisme europééen, parALAINGRESH.
PAGES24 ET25:
LES LIVRES DU MOIS. «Les Déénonciateurs », de Juan Gabriel Váásquez, par HUBERTPROLONGEAU. – «Le Palais en noyer », de Miljenko Jergovic, par ALINECHAMBRAS.– Un Etat pour les esclaves réévoltéés, par CHRISTOPHEWARGNY.
PAGE26: Soixante ans de tensions, par ALAINDIECKHOFF. – Le Kosovo au cœur de la gééopolitique des Balkans, par LAURENTGESLIN.
PAGE27: La figure imposéée du dernier poilu, parNICOLASOFFENSTADT.
Le Monde diplomatique du mois de mars2008 a éétéé tiréé àà 247800 exemplaires. A ce numééro est joint un encart Encyclopædia Britannicadestinéé aux abonnéés.