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MAI 2008 – L E M ONDE diplomatique 32

M ONDE diplomatique diplomatique

S PIRITUALITÉHÉDONISTE N EW A GE

Le Tibet pris dans le rêve de l’autre

P AR S LAVOJ Ž IŽEK *

LESREPORTAGES diffusés par les médias nous imposent une certaine image qui se décline ainsi : la République populaire de Chine, qui a occupé illégalement le Tibet en 1950, s’est engagée depuis des décennies dans une destruction brutale et systématique de la religion et de l’identité même des Tibétains en tant que peuple libre ; les récentes manifestations de Lhassa contre l’occupation chinoise ont été réprimées par la force ; depuis que Pékin prépare les futurs Jeux olympiques d’été, tous les défenseurs de la démocratie et de la liberté ont le devoir d’exercer des pressions pour que la Chine rende aux Tibétains ce qu’elle leur a volé. Une nation qui bafoue à ce point les libertés n’a pas le droit de redorer son image avec le noble spectacle olympique.

Que vont faire nos gouvernements? Vont-ils céder, comme d’habitude, au pragmatisme économique, ou trouver la force de mettre nos plus hautes valeurs éthiques et politiques au-dessus des intérêts économiques à court terme?

Même si les autorités chinoises au Tibet ont, de toute évidence, commis de nombreux actes de terreur et de destruction, beaucoup d’éléments perturbent la vision simpliste («les bons contre les méchants»). Voici neuf points qu’on peut avoir à l’esprit lorsqu’on médite sur ces récents événements.

1. Indépendant jusqu’en 1950, le Tibet n’est pas devenu du jour au lendemain un pays occupé. Sa relation avec la Chine est longue et complexe, et cette dernière a souvent joué le rôle d’un suzerain protecteur – il suffit de rappeler que le Guomindang anticommuniste avait, lui aussi, insisté sur la souveraineté chinoise sur le Tibet. Le terme même de dalaï-lama témoigne de cette interaction en associant ledalai mongol («océan») au bla-matibétain.

2. Avant 1950, le Tibet était sous le joug d’un féodalisme féroce, pâtissant de la pauvreté (l’espérance de vie ne dépassait pas 30 ans), d’une corruption endémique et de plusieurs guerres civiles (la dernière, entre deux factions monastiques, a eu lieu en 1948, alors que l’Armée rouge était déjà aux portes du pays!). Craignant le désordre et la désintégration sociale, l’élite dirigeante tibétaine a interdit tout développement de l’industrie, de sorte que le moindre bout de métal devait être importé d’Inde. Cela n’a pas empêché cette élite d’envoyer

* Philosophe, chercheur à l’université de Ljubljana (Slovénie). Auteur notamment de Fragile Absolu. Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ?, Flammarion, Paris, 2008.

ses enfants dans des écoles britanniques, en Inde, et de transférer des capitaux dans des banques britanniques, en Inde également.

3. La Révolution culturelle qui a ravagé les monastères tibétains dans les années 1960 n’a pas été simplement «importée» par les Chinois: à cette époquelà, moins d’une centaine de gardes rouges s’étaient rendus au Tibet, et les populations qui brûlaient les monastères étaient presque exclusivement tibétaines.

4. Depuis le début des années 1950, la Central Intelligence Agency (CIA) s’est constamment et systématiquement appliquée à fomenter des troubles antichinois au Tibet; ainsi, les craintes chinoises de tentatives extérieures de déstabilisation du Tibet n’ont rien d’«irrationnel» (1).

5. Des images télévisées en témoignent, les événements du Tibet ne sont pas une protestation «spirituelle» pacifique de moines tibétains (comme en Birmanie, il y a huit mois), mais sont (aussi) des manœuvres de bandes tuant des immigrants chinois ordinaires et brûlant leurs magasins. On devrait donc juger les manifestations tibétaines comme n’importe quelle manifestation violente: si les Tibétains attaquent les immigrants chinois dans leur propre pays, pourquoi les Palestiniens n’en feraient-ils pas autant contre les colons israéliens de Cisjordanie?

6. C’est un fait que les Chinois ont largement investi dans le développement économique du Tibet, ainsi que dans les infrastructures, l’éducation, les services de santé, etc. Pour parler franchement : en dépit d’une indéniable oppression, le niveau de vie actuel des Tibétains moyens n’a jamais été aussi bon. La pauvreté est bien plus importante dans les provinces rurales non développées de l’ouest de la Chine.

7. Ces dernières années, les Chinois ont changé de stratégie au Tibet : une religion «dépolitisée» est dorénavant tolérée, voire encouragée. Ils s’appuient davantage sur une colonisation ethnique et économique, transformant rapidement Lhassa en une variante chinoise du Far West capitaliste, avec bars à karaoké et «parcs à thèmes bouddhistes» à la Disney. Bref, ce que dissimulent les images de soldats et de policiers chinois terrorisant les moines bouddhistes, c’est la transformation socio-économique à l’américaine du Tibet. Celle-ci est bien plus redoutable: dans une ou deux décennies, les Tibétains seront réduits au même statut que celui des indigènes aux Etats-Unis.

Les communistes chinois semblent avoir finalement appris la leçon: que sont le pouvoir répressif de

GRAHAM DEAN. – «Miroir» (2007)

la police secrète, les camps et les gardes rouges détruisant des monuments anciens, comparés à la capacité d’un capitalisme débridé de déchirer tout le tissu social traditionnel? Autrement dit, la Chine est en train de faire ce que les Etats occidentaux et d’autres font et ont fait tout au long de l’histoire, à l’instar du Brésil dans l’Amazonie ou de la Russie en Sibérie, sans parler des Etats-Unis dans leur Far West.

8. S’il y a tant de manifestations en Occident contre la Chine, c’est essentiellement pour des motifs idéologiques: le bouddhisme tibétain, adroitement diffusé par le dalaï-lama, est un des principaux repères de la spiritualité hédoniste New Age, en passe de devenir la forme prédominante de l’idéologie. Notre fascination pour le Tibet fait de ce pays une entité mythique sur laquelle nous projetons nos fantasmes. Ainsi, lorsqu’on se lamente sur la disparition d’un mode de vie tibétain authentique, on oublie les vrais Tibétains : ce que l’on veut d’eux, c’est qu’ils soient authentiquement spirituels pour nous, à notre place, afin que nous puissions continuer notre jeu consumériste effréné.

Le philosophe Gilles Deleuze a écrit : «Si vous êtes pris dans le rêve de l’autre, vous êtes foutu.» Ceux qui manifestent contre la Chine devraient se rendre compte qu’ils emprisonnent les Tibétains dans leur propre rêve, qui n’en est qu’un parmi tant d’autres.

9. Enfin, si un mauvais présage émerge des actuels événements, il se trouve ailleurs. Face à l’explosion du capitalisme chinois, les analystes se demandent quand la démocratie politique, qui va «naturellement» de pair avec le capitalisme, verra le jour.

ILYADEUXANS , le sociologue Ralf Dahrendorf avait fait, au cours d’une interview télévisée, un rapprochement entre la défiance croissante, dans les pays postcommunistes d’Europe de l’Est, à l’égard de la démocratie et le fait que, suivant chaque bouleversement révolutionnaire, la voie vers une nouvelle prospérité passe toujours par une «vallée de larmes». Après l’effondrement du socialisme, on ne

peut directement arriver à une période d’abondance dans une économie de marché prospère. La protection sociale et la sécurité socialistes, limitées mais réelles, devant être démantelées, ces premières étapes sont nécessairement douloureuses.

Pour Dahrendorf, cette difficile traversée de la «vallée de larmes» dure plus longtemps que la période moyenne entre les élections (démocratiques), de sorte que la tentation est grande de repousser les changements difficiles pour des raisons électorales à court terme. Fareed Zakaria a expliqué ainsi(2) comment la démocratie peut «prendre» uniquement dans des pays économiquement développés: les pays en développement «prématurément» démocratisés engendrent un populisme qui se solde par une catastrophe économique et le despotisme politique. Il n’est pas étonnant que trois des ex-pays du tiersmonde les plus dynamiques sur le plan économique (Taïwan, Corée du Sud, Chili) n’aient épousé la démocratie qu’après une période autoritaire.

Mais il y a encore un autre paradoxe: qu’adviendra-t-il si la phase démocratique promise après la traversée de la «vallée de larmes» n’arrive pas? C’est, peut-être, l’élément le plus inquiétant à propos de la Chine d’aujourd’hui. On peut penser que son capitalisme autoritaire n’est pas un simple reste de notre passé, la répétition du type d’accumulation capitaliste qui, en Europe, a perduré du XVI e au XVIII e siècle, mais une préfiguration de l’avenir.

Que se passera-t-il si la conjugaison vicieuse du knout asiatique et de la Bourse européenne se révèle être économiquement plus efficace que le capitalisme libéral? Est-ce un signe que la démocratie, telle que nous la comprenons, n’est plus une condition et un moteur du développement économique, mais un obstacle à ce dernier?

(1) Lire à ce propos l’étude détaillée de Kenneth Conboy et James Morrison, The CIA’s Secret War in Tibet («La guerre secrète de la CIA au Tibet»), University Press of Kansas, Lawrence, 2002.

(2) The Future of Freedom. Illiberal Democracy at Home and Abroad, W. W. Norton & Company, New York, 2003.

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SOMMAIRE

PAGE 2 :

Courrier des lecteurs.

PAGE 3 : Que s’est-il donc passé le 6 mai 2007 ?, par A NNE -C ÉCILE R OBERT .

PAGES 4 ET 5 : ALLEMAGNE: Ce nouveau parti qui bouscule le paysage politique, par P ETER L INDEN .– Les étudiants se sentent pousser des ailes (P. L.).

PAGES 6 ET 7 : Le meilleur de l’Europe pour les femmes, par V IOLAINE L UCASET B ARBARA V ILAIN .– Une révolution à Bruxelles ?, par J EAN -L UC S AURON .

PAGES 8 ET 9 : FONDS SOUVERAINS : Prédateurs, sauveurs ou dupes ?, suite de l’article d’I BRAHIM W ARDE . – Primes et châtiments des « traders » (I.W.).

PAGE 10 : De la guérilla à la démocratie au Népal, par M ARIE L ECOMTE T ILOUINE .

PAGES 12 À 14 :

Comment le marché mondial des céréales s’est emballé, par D OMINIQUE B AILLARD . – L’éthanol, nouvel euphorisant des responsables américains (D. B.). – « Rares sont les agriculteurs qui cultivent le blé » (A.-C.R.). – L’Egypte des ventres vides, par J OEL B EININ .

PAGE 15 : Le spectre du califat hante les Etats-Unis, par J EAN -P IERRE F ILIU .

PAGES 16 ET 17 : Sans valise ni cercueil, les pieds-noirs restés en Algérie, par P IERRE D AUMET A UREL .

Mai2008

PAGES 18 ET 19 : Après-guerre et or noir en Angola, par A UGUSTA C ONCHIGLIA . – Coopérative agricole sur le modèle du kibboutz (A. C.).

PAGES 20 ET 21 : Une petite feuille verte nommée coca, par J OHANNA L EVY . – Atout économique pour la Bolivie (J. L.).

PAGES 22 ET 23 : MÉDIAS: Du pain, des jeux et des milliardaires, par M ATHIAS R OUX . – La bonne fortune des mots (M. R.).

PAGES 24 ET 25 : Mario Vargas Llosa, Victor Hugo et « Les Misérables », par G RAHAM R OBB .

PAGES 26 ET 27 : Israël face à son histoire, par E RIC R OULEAU . – A-t-on inventé le «peuple juif » ? (E. R.). – L’autre judaïsme d’Avraham Burg (E. R.).

PAGES 28 ET 29 : LES LIVRES DU MOIS. « La Femme aux pieds nus », de Scholastique Mukasonga, parM ARIE -J OËLLE R UPP .– « Mûriers sauvages », d’Imane Humaydane Younes, par A LTAN G OKALP . – Mai 68 ou le retour du refoulé, parL AURENT B ONELLI .

PAGE 30 : Métamorphose de la coiffeuse, parD OMINIQUE G ODRÈCHE . – Frère musulman, chrétien et... athée, par S AMIR A ITA . – Dans les revues.

PAGE 31 : Le retournement de Mai 68, par B ERNARD L ACROIX .

Le Monde diplomatique du mois d’avril 2008 a été tiré à 245500 exemplaires. A ce numéro sont joints trois encarts, destinés aux abonnés: «Sciences et Vie», «Ibrahim Warde» et «Universalis».