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JUIN 2008 – L E M ONDE diplomatique 28

M ONDE diplomatique diplomatique

Fondations

P AR E DUARDO G ALEANO *

Fondation de la beauté

Elles sont là, peintes sur les murs et les plafonds des grottes.

Ces images représentent des bisons, des élans, des ours, des chevaux, des aigles, des femmes, des hommes. Elles sont sans âge. Elles sont nées il y a des milliers et des milliers d’années, mais elles renaissent à chaque fois qu’un regard neuf les contemple.

Comment ont-ils pu, ces hommes-là, nos lointains grands-pères, peindre avec une telle délicatesse? Comment ont-ils pu, ces hommes-là, ces brutes qui luttaient à mains nues contre des bêtes sauvages, créer des images aussi pleines de grâce? Comment ont-ils pu tracer ces lignes légères qui semblent surgir et s’échapper de la roche? Comment ont-ils pu, ces hommes-là?

A moins que ce ne soit : ces femmes-là?

Fondation de l’art de te dessiner

Dans un lit du golfe de Corinthe, une femme contemple le profil de son amant endormi.

A la lumière du feu, l’ombre se reflète sur le mur.

L’amant, qui est étendu à ses côtés, s’en ira.

Au lever du jour, il s’en ira à la guerre, il s’en ira à la mort. Et son ombre, sa compagne de voyage, s’en ira avec lui et avec lui elle mourra.

Il fait nuit encore. La femme détache un tison d’entre les braises et dessine les contours de l’ombre sur le mur.

Ces traits ne s’en iront pas.

Ils ne la prendront pas dans leurs bras, cela elle le sait, mais ils ne s’en iront pas.

Fondation littéraire du chien

Argos était le nom d’un géant aux cent yeux et aussi celui d’une ville grecque vieille de quatre mille ans.

Le seul à reconnaître Ulysse, lorsque, déguisé, il arriva à Ithaque, s’appelait aussi Argos.

Homère nous raconte qu’après bien des guerres et bien des mers, se faisant passer pour un mendiant souffreteux et dépenaillé, Ulysse revint et s’approcha de sa maison.

*Ecrivain uruguayen. Ce texte est extrait de son dernier ouvrage: Espejos. Una historia casi universal, Siglo XXI de España, Madrid, 2008.

Personne ne le reconnut. Personne, sauf un ami qui ne pouvait plus ni aboyer, ni marcher, ni même se mouvoir. Argos gisait aux portes du quartier des esclaves, abandonné, dévoré par les tiques, attendant la mort.

Quand il vit approcher ce mendiant, ou peut-être l’avait-il senti, il leva la tête et remua la queue.

Fondation du machisme

D’un mal de tête peut naître une déesse. Athéna jaillit de la tête endolorie de Zeus, son père, qui s’ouvrit pour lui donner naissance. Elle fut conçue sans mère.

Bien plus tard, lorsque l’Olympe dut prononcer une sentence difficile, son vote au tribunal des dieux s’avéra décisif.

Pour venger leur père, Electre et son frère Oreste avaient tranché la gorge de leur mère d’un coup de hache.

Les Furies conduisaient l’accusation. Elles requirent la lapidation à mort pour les assassins, arguant que la vie d’une reine était sacrée et que celui qui tuait une mère ne méritait pas le pardon.

Apollon assurait la défense. Il soutint que les accusés étaient les enfants d’une mère indigne et que la maternité n’était d’aucune importance. Une mère, dit Apollon, n’est que le sillon inerte dans lequel l’homme jette sa semence.

Six des treize membres du jury se prononcèrent en faveur de la condamnation, et six demandèrent l’absolution. Athéna trancha. Elle vota contre la mère qu’elle n’avait pas eue, et ainsi elle donna vie éternelle au pouvoir machiste à Athènes.

Fondation des contes de fées Au début du XVIII e siècle, Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoé, écrivit quelques essais sur l’économie et le commerce. Dans l’un de ses travaux les plus connus, Defoe célèbre le rôle que joua le protectionnisme de l’Etat dans le développement de l’industrie textile britannique: sans les rois qui, grâce à l’établissement de barrières douanières et à la collecte de l’impôt, firent tant pour la prospérité des manufacturiers, l’Angleterre serait restée un fournisseur de laine vierge pour l’industrie étrangère. En se basant sur le développement industriel de l’Angleterre, Defoe imagine le monde du futur comme une immense colonie soumise à ses marchés.

Plus tard, au fur et à mesure que le rêve de Defoe devenait réalité, le pouvoir impérial s’ingénia à

GALERIE NATIONALE, O SLO

EDVARD MUNCH. – «Rendez-vous dans l’Univers» (1899)

interdire, par l’asphyxie ou le canon, que d’autres pays suivent son chemin.

«Quand il arriva en haut, il mit un coup de pied dans l’échelle», dit l’économiste allemand Friedrich List. Ainsi l’Angleterre inventa-t-elle la liberté du commerce. De nos jours, les pays riches continuent de raconter cette fable aux pays pauvres, les nuits d’insomnie.

Fondation du langage En 1870, à la fin d’une guerre de cinq ans, le Paraguay fut anéanti au nom de la liberté du commerce. D’entre les ruines du Paraguay, l’essentiel a survécu. D’entre les morts, la renaissance est venue. La langue originelle, la langue guaranie, a survécu, et avec elle la certitude que la parole est sacrée.

La plus ancienne des traditions raconte que, sur cette terre, la cigale rouge a chanté, la sauterelle verte a chanté et la perdrix a chanté, et qu’ainsi le cèdre a chanté: de l’âme du cèdre a résonné le chant qui en langue guaranie désigne les premiers Paraguayens. Ils n’existaient pas. Ils sont nés de la parole qui les a nommés.

Fondation de Hollywood Ils chevauchent, masqués, tuniques blanches, croix blanches, torches levées: les Noirs, avides de femmes blanches, tremblent devant ces cavaliers vengeurs, défenseurs de la vertu des dames et de l’honneur des hommes. Alors que les lynchages battent leur plein, le film de David Wark Griffith, La Naissance d’une nation, est un hymne incantatoire au Ku Klux Klan.

Ce film est la première superproduction hollywoodienne et le plus grand succès financier du cinéma muet. Ce fut également le premier film dont la première eut lieu à la Maison Blanche. Le président Thomas Woodrow Wilson l’applaudit debout.

Il applaudit le film, il s’applaudit lui-même: ce chantre de la liberté était l’auteur des principaux textes qui accompagnent les images épiques. Les mots du président expliquent que l’émancipation des esclaves fut, «dans le Sud, un véritable renversement de civilisation», le Sud blanc foulé au pied par le Sud noir. Depuis lors régna le chaos car les Noirs «sont des hommes qui ignorent les usages de l’autorité et n’en retiennent que les insolences». Mais le président laisse entrevoir une lueur d’espoir: un grand Ku Klux Klan a enfin vu le jour. Et à la fin du film, Jésus lui-même descend du ciel pour donner sa bénédiction.

Fondation du Far West Dans les westerns, les revolvers tiraient plus de balles que des mitrailleuses et, dans les décors de carton-pâte de ces histoires à grosses ficelles, la lenteur et l’ennui l’emportaient le plus souvent sur l’action. Les cow-boys, ces hommes taciturnes, cavaliers accomplis qui traversaient l’espace en volant au secours des belles, étaient en réalité des ouvriers agricoles crevant la faim, qui avaient pour seule compagnie féminine celle des vaches qu’ils convoyaient à travers le désert, et qui risquaient leur vie contre un salaire de misère. Ils ne ressemblaient ni de près ni de loin à Gary Cooper, à John Wayne ou à Alan Ladd. C’étaient des Noirs, des Mexicains ou des Blancs édentés qui n’étaient jamais passés entre les mains d’une maquilleuse. Et les Indiens, condamnés à faire de la figuration dans les rôles des plus méchants d’entre les méchants, n’avaient rien de commun avec ces idiots emplumés et peinturlurés ne sachant qu’ululer autour de la diligence criblée de flèches. Le Far West est l’invention d’une poignée de producteurs venus d’Europe de l’Est. Ces immigrants au sens aigu des affaires avaient pour noms Laemmle, Fox, Warner, Mayer et Zukor. Dans leurs bureaux de Hollywood, ils ont fabriqué le plus grand mythe universel du XX e siècle.

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SOMMAIRE

PAGE 2: Un monde «complexe»?, par F RANÇOIS R UFFIN . – Courrier des lecteurs.

PAGE 3: Délocalisés de l’intérieur, par O LIVIER P IOT .

PAGES4 ET 5: FRANCE: Les dix dossiers noirs du gouvernement, par M ARTINE B ULARD .

PAGE6:

Les ouvriers roumains font reculer Renault, par S TÉPHANE L UÇON .

PAGE7:

L’Ukraine frappe à la porte de l’Europe, par M ATHILDE G OANEC .

PAGES8 ET 9:

Toutes les inégalités n’offensent pas le candidat Barack Obama, par W ALTER B ENN M ICHAELS . – Ministres françaises «issues de la diversité», par A LAIN R USCIO .

PAGE10: Une semaine qui a ébranlé le Liban, par A LAIN G RESH .

PAGES12 ET 13:

Au Paraguay, l’«élite» aussi a voté à gauche, par R ENAUD L AMBERT .

PAGES14 ET 15: Les Philippins regretteraient presque... Ferdinand Marcos, par P HILIPPE R EVELLI . – Zone franche(P H .R E .).

Juin2008

PAGE16: Bataille pour l’uranium au Niger, par A NNA B EDNIK .

PAGES17 À 21:

DOSSIER: Génétique personnalisée sur Internet, par C ATHERINE B OURGAIN .– A qui appartient votre ADN?, suite de l’article de F RANZ M ANNI . – Essor des brevets (F.M.). – Un élixir-miracle (F.M.). – Comment «National Geographic» vend le rêve des origines, par P IERRE D ARLU .– Innocentés par l’ADN, par M ARIE -A GNÈS C OMBESQUE .

PAGES22 ET 23: Trop de Shoah tue la Shoah, par T ONY J UDT .

PAGES24 ET 25: LES LIVRES DU MOIS: «Le Prince et le Moine», de Róbert Hász, par L AURENT G ESLIN .– «La Nouvelle Chose française», de Nimrod, par M ARIE -J OËLLE R UPP . – Renouveau contestataire au Japon, par E MILIE G UYONNET .

PAGE26: Le petit monde des grandes fortunes, par L AURENT C ORDONNIER . – Réalignements politiques aux Etats-Unis, par A LAIN G ARRIGOU . – Dans les revues.

PAGE27:

Supplément Suisse.

Supplément Turquie, pages I à IV.

Le Monde diplomatique du mois de mai 2008 a été tiré à 244900 exemplaires. A ce numéro sont joints deux encarts, destinés aux abonnés: «Monde des religions» et «Les Annales de l’art».

Suppléments pour ce numéro