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JUILLET 2008 – L E M ONDE diplomatique 28
M ONDE diplomatique diplomatique
L ES SUPPORTEURS CHASSÉS DES STADES
Spor tifs de salon
P A R R I C H A R D A . K E I S E R *
LES E TATS -U NIS sont redevables aux électeurs du Minnesota de certains de leurs hommes politiques les plus progressistes, comme Hubert Humphrey, Paul Wellstone et M. Walter Mondale. C’est dans cet Etat du Nord également que l’on trouve quelques-uns des programmes de santé et de lutte contre la pauvreté les plus avancés du pays. Le Minnesota n’en a pas moins rejoint les rangs de ceux qui construisent de nouveaux stades de baseball où l’on diminue le nombre de sièges destinés à un public populaire au profit de places de luxe réservées aux riches.
L’ancien stade de Minneapolis, qui avait ouvert en 1982, peut à peine accueillir deux cent cinquante représentants d’un monde des affaires qui ne regarde pas à la dépense pour se diver tir. La nouvelle enceinte, en revanche, abritera trois mille sièges en clubs, loges et suites destinés aux plus aisés. La suppression de sièges bon marché en haut des tribunes privera de match quinze mille supporteurs.
Ainsi se développe dans les milieux du sport une ségrégation sociale promue par des classes supérieures désireuses de tenir à l’écart les clients des places moins chères, dont elles jugent le comportement grossier, proche du hooliganisme. Autrefois, le sport professionnel aurait encouragé l’unité nationale en gommant les différences sociales ; il s’attache aujourd’hui à satisfaire en priorité les besoins des catégories privilégiées.
Il est révélateur que nombre de ces nouvelles enceintes sportives se trouvent dans des zones déjà placées sous forte surveillance policière et réservées à l’élite locale et transnationale ; elles sont d’ailleurs qualifiées de « bulles à touristes » (1). Le Petco Park, à San Diego, a été aménagé à côté du Gaslam Quarter, où se divertissent les touristes. Camden Yards, la magnifique installation de l’équipe de baseball des Baltimore Orioles, est situé à dix minutes à pied de l’Inner Harbor, un quartier au décor clinquant érigé par la ville pour cacher sa décrépitude.
Ces « bulles », sortes de communautés fermées vouées au divertissement, séparent « classe affaires » et touristes des citadins « ordinaires » qui vivent et travaillent dans une cité où le logement et les écoles se détériorent tandis que la pauvreté augmente. Bien qu’ils s’accordent rarement sur quelque sujet que ce soit, les économistes sont presque unanimes à esti
* Professeur de science politique au Carleton College, Northfield (Minnesota).
mer que les nouvelles arènes sportives contribuent très peu au développement économique des villes en crise (2). Elles distraient notre attention et offrent aux plus fortunés de nouveaux terrains de jeux et un environnement sécurisé.
Au sein même des stades, d’autres barrières sont dressées pour protéger les classes supérieures, y compris des classes moyennes. Car ces nouveaux palaces sont véritablement destinés aux plus riches. Comme l’a souligné un article paru dans le principal journal américain consacré au base-ball, ces stades « sont construits pour accueillir des dirigeants d’entreprise qui aimaient l’idée d’aller voir un match jusqu’au jour où ils se sont rendu compte que ça les contraignait à se mêler au tout-venant des spectateurs (3) ». Suites et salons privés protègent dorénavant de la multitude les propriétaires de costumes Hugo Boss. Les places sont non seulement beaucoup plus chères dans ces tribunes, mais on y trouve des lieux de restauration haut de gamme séparés et des toilettes interdites aux autres spectateurs.
Un des plaisirs naguère partagés par de nombreux Américains consistait à acheter des billets à bas tarif et à descendre s’installer à des places plus chères, proches du terrain, lorsqu’elles demeuraient inoccupées. Ce n’est plus possible. Mon frère aîné et moi, par exemple, avions l’habitude de repérer les sièges vides dans les premier et troisième rangs, et, disons au bout d’une heure, nous allions nous y asseoir avec la satisfaction de savoir que ces places étaient bien au-dessus de nos moyens. Si leurs titulaires ar rivaient, nous les leur abandonnions sans faire d’histoire.
DANS LES NOUVELLES ENCEINTES , des portes gardées séparent les différentes sections, et il faut montrer un billet pour accéder à l’espace haut de gamme. Celui qui abrite des salons climatisés équipés de téléviseurs dotés d’écran à plasma retransmettant le match, des toilettes privées, une restauration meilleure mais à des prix plus élevés, et même des parkings spéciaux disposant d’un accès direct aux places de luxe. Les meilleurs sièges, situés près du terrain, restent souvent vides alors qu’une famille de quatre personnes, qui n’est pas disposée à payer plus de 100 dollars rien que pour voir le match, n’a d’autre choix que d’occuper les places du fond.
Ces nouveaux stades reviennent souvent bien plus cher aux supporteurs que le seul prix des bil
lets. Ils ne peuvent en effet apporter leur propre casse-croûte. Les sacs sont fouillés dans le but exprès de confisquer la nour riture qui n’a pas été achetée sur place à un prix prohibitif. Une fois ajouté le prix du parking (15 dollars à Milwaukee !), notre f amille de quatre personnes doit dépenser 200 dollars, sans compter les souvenirs comme les casquettes et les balles.
Que le ver re soit interdit pour des raisons de sécurité, cela se comprend, mais les familles avaient coutume de venir avec des sandwichs ou du poulet frit. Dans les rares stades de base-ball où la nour riture venant de l’extérieur est autorisée, la consommation en est limitée à des zones spéciales réservées aux pique-niques familiaux, une autre façon de séparer les nantis des autres. Les enceintes de baseball n’ont jamais été les melting-pots que certains enthousiastes imaginent. Mais, lors de matchs à Philadelphie, je me rappelle avoir humé dans les stades des odeurs de nourriture inhabituelles et avoir entrevu des cultures différentes. Les nouvelles enceintes empêchent une telle expérience.
Je me souviens aussi des supporteurs qui encourageaient leur équipe, huaient les joueurs du camp adverse et critiquaient les arbitres. Passionnés, ils criaient parfois des obscénités et buvaient plus que de raison. Un site Internet qui fournit des informations sur les équipements de chaque stade indique que la nouvelle enceinte de Philadelphie « semble attirer une gamme de supporteurs plus distingués (4) ». Autrement dit, on s’est débarrassé des « hooligans » !
Les passionnés de sport aisés sont souvent très différents des supporteurs de jadis ; les stades reflètent ce changement. Les amateurs d’autrefois s’y rendaient pour suivre le match et encourager leur équipe. Au base-ball, ils notaient la performance de chaque joueur sur une fiche de scores et discutaient stratégie. Quand il s’agissait de football américain, ils comparaient les statistiques et s’amusaient de loin à recommander à un joueur telle ou telle tactique.
Pour nombre de dirigeants d’entreprise, se rendre à un match est une façon de divertir un client avec qui ils négocient un contrat ; le match en lui-même les captive peu. Comme ce genre de clientèle s’ennuie f acilement, on a transfor mé les nouveaux stades en parc à thème. Il y a beaucoup de choses à faire outre regarder le match et déguster des mets raffinés dans un cadre préservé. Les salons VIP abritent des musées qui relatent l’histoire de
Dessin de Selçuk
l’équipe locale. Il existe aussi des espaces interactifs où les clients, moyennant un droit d’entrée supplémentaire, peuvent s’exercer à manier la batte dans une « cage » en renvoyant des balles atteignant des vitesses auxquelles se collettent régulièrement les joueurs professionnels. On peut enf in lancer une balle sur une cible et mesurer sa vitesse. CES PRIVILÈGES et ces compétitions de salon servent d’antidote à l’ennui suscité par le match. Il se trouvera peut-être un nouvel Emile Zola pour écrire un roman, Au bonheur des hommes , sur ces riches en quête de sensations et de fantasmes dans les palaces du sport.
Le coût de la construction de ces complexes pour riches est assumé par l’ensemble des contribuables, même si bien des familles, lorsqu’elles vont voir un match, n’ont plus les moyens d’ajouter au prix du billet celui du hamburger et de la boisson. Nombre de citadins, même ceux que passionnent le sport et leur équipe locale, ne veulent plus payer la note. Les élus en ont parfaitement conscience. Au Minnesota, les deux principaux journaux de l’Etat ont publié plus de vingt sondages, ces dix dernières années, qui confirment ces réticences.
Les sondés étaient disposés à payer plus d’impôts pour la santé, l’éducation, les routes, et même pour rénover l’ancien stade, pas pour en construire un autre. Lors d’un référendum organisé par les municipalités jumelles de Minneapolis et de Saint Paul, les électeurs ont massivement rejeté la proposition des deux maires et du propriétaire de l’équipe des Twins (l’homme le plus riche de tout l’Etat) visant à financer une nouvelle installation en augmentant les impôts.
Les élus du Minnesota, comme ceux d’autres Etats, ont toutefois trouvé le moyen de passer outre. Ils ont approuvé par voie parlementaire, avec le soutien du gouver neur, un alourdissement de la f iscalité.
(1) Dennis R. Judd et Susan S. Fainstein (sous la dir. de), The Tourist City, Yale University Press, New Haven (Connecticut), 1999.
(2) Roger R. Noll et Andrew Zimbalist, Sports, Jobs and Taxes : The Economic Impact of Sports Teams and Stadiums , Brookings Institution Press, Washington, DC, 1997.
(3) Dave Kindred, « Theme parks wrong for baseball – new baseball parks – Column », The Sporting News, Charlotte (Caroline du Nord), 31 mars 1997.
(4) www.ballparkdigest.com
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SOMMAIRE
PAGE 2 :
Courri er des l ecteurs.
PAGE 3 : TF1 ou l a parabol e de Frankenstei n, par P IERRE R IMBERT .
PAGES 4 ET 5 : Qui veut en f i ni r avec l e modèl e de l a BBC ? , par J EAN -C LAUDE S ERGEANT . – Une i ndépendance qui dérange ( J.-C. S.).
PAGES 6 ET 7 : L’ épouvant ai l de l a dette publ i que , par B RUNO T I NEL ET F RANCK V AN DE V ELDE .
PAGES 8 ET 9 : Enquête sur l e vi rage de l a di pl omat i e f rançai se , s ui te de l ’ ar t i cl e d ’ A LAIN G RESH . – Si gnaux cont r adi ctoi res s ur l e cont i nent noi r, par P HILIPPE L EYMARIE . – « Le Quai d ’ Orsay, c’ est moi ! » (A. G.).
PAGE 10 : Foi re d ’ empoi gne autour de l a Médi terranée , par G EORGES C ORM .
PAGE 11 :
Révol te du « peupl e des mi nes » en Tuni si e , par K ARINE G ANTIN ET O MEYYA S EDDIK .
PAGES 12 ET 13 :
Manœuvres s pécul at i ves dans un Kat ang a en recons t r uct i on, par C OLETTE B RAECKMAN . – L’ Af ri que révi se l es contrats mi ni ers, par R AF C USTERS .
PAGES 14 ET 15 : Les Roms, « étrangers proches » des Bal kans, par L AURENT G ESLIN . – Un vent mauvai s souf f l e en I t al i e , par G ÉRALDINE C OLOTTI .
Juillet 2008
PAGES 16 ET 17 :
Les communi stes vont-i l s changer l a Chi ne ?, par J EAN -L OUIS R OCCA . – Vers un par ti de « cl asses supéri eures » ( J. - L. R.).
PAGES 18 ET 19 :
La Col ombi e , I nterpol et l e cyberguéri l l ero, par M AURICE L EMOINE . – Bi doui l l ages i nformati ques (M. L.).
PAGES 20 ET 21 :
Quand l es vol ai l l es donnent l a chai r de poul e , par T RISTAN C OLOMA .
PAGES 22 ET 23 : Des « Européens » hors-sol et hors cl asses, par B ERNARD C ASSEN .
PAGES 24 ET 25 :
LES LI VRES DU MOI S : « La Mesure du temps », de Hel on Habi l a, par N ATHALIE C ARRÉ . – « Los t Ci t y Radi o », de Dani el Al arcón, par F RANÇOISE B ARTHÉLEMY . – John McCain, le revenant, par I BRAHIM W ARDE .
PAGE 26 :
K. - O. mai s debout , par J EAN -C HRISTOPHE S ERVANT . – Du pas s é f ai sons t abl e rase , par S YLVIE B RAIBANT . – Dans l es revues.
PAGE 27 :
En I t al i e , l e « pol ar » res s us ci te l es années de pl omb, par S ERGE Q UADRUPPANI .
Le Monde diplomatique du mois de juin 2008 a été tiré à 241 500 exemplaires. A ce numéro sont joints trois encarts, destinés aux abonnés : « France Abonnement Entreprises », « Solidarité » et « Universalis Junior ».