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JANVIER 2009 – L E M ONDE diplomatique 28

M ONDE diplomatique diplomatique

D ESABUSD ’ AUTORITÉSCIENTIFIQUE

Politologues du prince

THE BRIDGEMAN ART LIBRARY

P AR A LAIN G ARRIGOU *

EMISSIONDEDÉBATS , soirée électorale, commentaire de sondages: les médias exhibent des politologues à tout propos. Ce sont souvent les mêmes. Leurs titres d’expertise paraissent assez prestigieux pour que des journalistes, sondeurs et autres spécialistes en mal de légitimité aient recours à eux. Presque toujours, ils sont «à Sciences Po».

La situation des politologues ressemble à celle des économistes médiatiques: même omniprésence dans la presse, mêmes orientations idéologiques et, sinon le même bêtisier, du moins de belles performances en la matière. Moins généreux que leurs collègues en verdicts fantaisistes sur la marche de l’économie, ils sont intarissables sur les qualités et défauts, les calculs et stratégies des personnalités, inépuisable matière d’une histoire de famille qui a toutes les allures d’un sitcom. Oints de l’autorité d’une opinion publique souveraine qui leur serait révélée par l’alchimie des sondages, ils tranchent de tout.

Les mêmes experts pour les mêmes bavardages? Pour s’en convaincre, il suffisait de suivre la saga médiatique provoquée par le congrès socialiste de Reims de novembre 2008. En une semaine, le magazine télévisé «C dans l’air»(France 5) a consacré trois émissions au vote final. Dès la première, le présentateur Yves Calvi mettait en appétit: «Suspense jusqu’au bout : les socialistes savent nous intéresser.»Le titre des émissions traduisait une conception singulière de la politique pour les «braves gens»: «Alors Martine ou Ségolène?», le 22 novembre; «Un parti qui(re)compte», le 24novembre; «Pas de RTT pour Martine», le 26novembre.

Présents dans les trois émissions, des politologues estampillés Sciences Po: Gérard Grunberg le 22, Roland Cayrol et Pascal Perrineau le 24, Grunberg et Dominique Reynié le 26. Depuis le début de l’année 2008, Reynié est apparu dix-neuf fois dans l’émission, Cayrol, quatorze fois, Perrineau et Grunberg, neuf fois chacun. «Courant après les micros comme un catholique après son salut»,pour reprendre l’expression de l’un de leurs collègues narquois, ces politologues peuvent parler à la même seconde sur un plateau de télévision et sur une chaîne de radio, et être cités dans les journaux du matin, du soir ou de la semaine.

Le commentaire s’apparente à ce qui se dit en des lieux plus ordinaires comme au travail, au café ou dans les dîners. Mais être «politologue» impose de risquer des verdicts définitifs et à long terme: «Le conflit est inexpiable et insoluble(1)»,tranche Grunberg. Reynié ajoute que le Parti socialiste (PS) «est devenu ingouvernable(2)».Prophéties sans risques puisque vite oubliées. Il convient aussi de faire preuve d’un regard vif pour apercevoir les forces profondes à l’œuvre derrière l’agitation des hommes. «La que

*Professeur de science politique à l’université Paris-X (Nanterre), auteur d’une Histoire sociale du suffrage universel en France,Paris, Seuil, 2002, et de l’essai Les Elites contre la République. Sciences Po et l’ENA,La Découverte, Paris, 2001.

relle des ego ne constitue qu’une partie marginale du problème, car il existe bien deux conceptions du Parti socialiste(3)», assure Reynié. Le PS est «un parti qui, en termes d’adhérents, sera divisé en deux, ce qui est une nouveauté dans l’histoire du mouvement socialiste(4)», complète Perrineau, avant de supputer le «coût»de cette «nouveauté» d’un ton gourmand. Il eût été plus utile d’évoquer un parti professionnalisé, composé à plus de 40% d’élus, des dirigeants éloignés des catégories populaires par leurs origines sociales et «accrochés» à leurs mandats. De signaler aussi la logique de présidentialisation qui rend la compétition d’autant plus violente que le vainqueur paraît emporter tout(5). Et il n’eût pas été moins éclairant d’abandonner les anathèmes à l’égard d’acteurs qui ne sont pas des «idiots culturels», mais les jouets de forces qui les dépassent.

La «science» est un piètre masque pour voiler les visions partisanes. Grunberg cache peu sa filiation socialiste ancienne, mais elle l’autorise surtout à tancer un parti qui ne se convertirait pas à l’économie de marché et aurait encore le front de s’appeler «socialiste»(6). Quant aux sympathies de Reynié envers l’Union pour un mouvement populaire(UMP), elles ne s’arrêtent pas à célébrer les louanges du grand homme: «Le courage, la détermination, l’ambition, la volonté sont des valeurs qui ne manquent pas de noblesse et provoquent l’admiration», déclarait-il pendant la campagne présidentielle à propos de M. Nicolas Sarkozy(7). Le panégyriste méritait bien le poste de directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, un groupe de réflexion créé par l’UMP. Cette responsabilité n’est pourtant pas indiquée ou, si elle l’est, le public ignore pour qui «roule» la fondation.

Consacré à l’engagement français en Afghani stan, un numéro récent de «C dans l’air» conduit à se demander si la pratique de l’information de guerre, avec ses journalistes embedded («embarqués»), n’a pas envahi la science politique. Parmi les invités, Reynié, dont on ignorait qu’il fût expert en la matière. Mais, justifiait le présentateur, le politologue s’était rendu en Afghanistan, où il avait accompagné le ministre de la défense Hervé Morin(8). Venu parler de l’opinion publique française défavorable à l’envoi de troupes, Reynié expliqua que cette hostilité disparaîtrait dès que l’émotion consécutive à la mort de soldats français dans une embuscade serait passée. En somme, il n’y avait pas lieu d’en tenir compte. Dans cette émission où tous les invités étaient favorables à l’engagement militaire, l’opposition du groupe parlementaire socialiste fut unanimement taxée de «démagogique». On apprit aussi qu’il fallait se méfier des talibans, experts en propagande...

Dévoués, nos politologues n’ont pas pu refuser de participer au jury du palmarès des ministres lancé par le magazine sarkozyste Le Point. Ce jury attribue des notes – sur 20 – aux qualités de «courage», «vision», «pédagogie», «volonté de réformer», «capacité à réformer», mais aussi «talent médiatique», à trente-huit «éminences gouvernementales». La précision du résultat fut à

Couverture du magazine «Je sais tout», novembre 1930

l’aune de la science la plus exacte puisque les moyennes obtenues avaient été calculées deux décimales après la virgule. M. Xavier Bertrand arriva en tête avec 14,16 points, M.Xavier Darcos obtint 13,62, etc. Membres du jury, Reynié, identifié comme «professeur à Sciences Po», Perrineau, désigné comme «directeur du Centre d’études de la vie politique française» (Cevipof; Centre de recherches politiques de Sciences Po). Et d’autres, aussi : Janine Mossuz-Lavau, «politologue»issue de Sciences Po, Philippe Raynaud, professeur de science politique (mais pas de Sciences Po), Jérôme Jaffré, «politologue». Sans oublier ni le directeur de Sciences Po, M. Richard Descoings, ni le président de la Fondation nationale des sciences politiques, M.Jean-Claude Casanova, que Le Point présenta comme «économiste de formation et politologue d’expérience».

DORÉNAVANT ,de tels ébats dans la presse contaminent le travail scientifique et des ouvrages à prétention savante. Au point que certains, dans la discipline, n’hésitent pas à parler au sujet de Perrineau d’«une carrière dévoyée à la seule dévotion d’une notoriété médiatique»... On était ainsi curieux de savoir comment ce dernier exploiterait les sondages de l’Institut français d’opinion publique (IFOP) que le ministre de l’intérieur d’alors, M. Sarkozy, avait financés(600000euros) pour le Cevipof avant l’élection présidentielle de 2007(9). Le Vote de rupture, livre publié sous la direction de Perrineau, a apporté la réponse. Dans son introduction, le politologue dit une chose et son contraire conformément aux plans en deux parties qui sont la marque de l’institution Sciences Po: «Décidément, ces élections sont bien celles d’une “rupture” qui pousse à leur point d’orgue des tendances de long terme, les révèle tout en inventant des attitudes, des comportements et des pratiques dont demain nous dira s’ils relèvent de l’éphémère ou s’ils annoncent une nouvelle culture politique(10).»En

somme, la rupture s’insère dans la continuité. Quant au succès du vainqueur, le mot était trop faible ou trop simple quand il paraissait tellement plus chic d’évoquer la «construction électorale de la victoire de Nicolas Sarkozy», son «avantage de présidentialité», sa «capacité régalienne»...

Après les pseudo-concepts, les chiffres. Il suffit de privilégier les plus seyants. Ainsi apprit-on, sur la base d’un sondage effectué à la sortie des urnes, que «Nicolas Sarkozy renoue avec un interclassisme que la droite ne connaissait plus depuis plus de quarante ans : il pénètre aussi bien les milieux d’“en haut”(57% des cadres supérieurs et professions libérales ont voté pour lui) que les milieux d’“en bas”(55% des employés, 52% des ouvriers l’ont choisi)(11)». Outre les taux élevés d’abstention et de non-inscription sur les listes électorales des milieux d’«en bas», le politologue oubliait alors d’autres données, comme la corrélation du vote Sarkozy avec l’âge et le niveau de revenu. En vérité, le vainqueur avait obtenu d’autant plus de suffrages que les électeurs étaient vieux et que les revenus étaient élevés. Un simple oubli?

(1) Libération, Paris, 22novembre 2008; L’Express, Paris, 22novembre 2008. Les citations sont identiques dans le quotidien et l’hebdomadaire.

(2) Ibid. (3) Le Figaro, Paris, 24 novembre 2008.

(4) Libération, 22novembre 2008. (5) Lire Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, La Société des socialistes, Edition du Croquant, Bellecombe-en-Bauge, 2007. (6) NouvelObs.fr, 22 novembre 2008.

(7) Réforme, Paris, 18 janvier 2007. (8) « Afghanistan : les députés approuvent», France 5, 22 septembre 2008. (9) Cf. L’Ivresse des sondages, La Découverte, Paris, 2006, p. 32-33. (10) Pascal Perrineau (sous la dir. de), Le Vote de rupture. Les élections présidentielle et législatives d’avril-juin 2007, Presses de Sciences Po, Paris, 2008, p. 17.

(11) Ibid.,p. 144.

SOMMAIRE

PAGE2: Courrier des lecteurs.

PAGE3: A Chicago, la lutte syndicale a payé, par P ETER D REIER .

PAGES4 ET 5: GRÈCE : «Aux banques ils donnent de l’argent, aux jeunes ils offrent... des balles», par V ALIA K AIMAKI .– En Italie, l’onde, la vague et la marée, par S ERGE Q UADRUPPANI .

PAGES6 ET 7: La politique agricole commune vidée de son contenu, par J EAN C HRISTOPHE K ROLLET A URÉLIE T ROUVÉ .

PAGES8 ET 9: Plongée au cœur de l’Inde musulmane, suite de l’article de W ENDY K RISTIANASEN .–Quand la télévision choisit ses victimes..., parG NANI S ANKARAN .

PAGE10: Liaisons dangereuses en Asie du Sud, par G RAHAM U SHER .

PAGE11: M. Obama, prisonnier des «faucons» en Irak?, par G ARETH P ORTER .

PAGE12:

Convoitises sur l’argent des émigrés, par A NNE -C ÉCILE R OBERTET J EAN -C HRISTOPHE S ERVANT .– Un juteux marché pour les opérateurs de téléphonie(A.-C. R. ET J.-C. S.).

PAGE13: Aux racines du contentieux franco-rwandais, par A NDRÉ -M ICHEL E SSOUNGOU .

PAGES14 ET 15:

Cuba en quête d’un modèle socialiste renouvelé, par J ANETTE H ABEL .

PAGE16:

L’équipe de choc de la CIA, par H ERNANDO C ALVO O SPINA .

PAGES17 À 21:

LES ANARCHISTES: Appellations peu contrôlées, parJ EAN -P IERRE G ARNIER . – Une indocilité contagieuse, parC LAIRE A UZIAS . – CNT, les clés de l’énigme espagnole, par A NGEL H ERRERÍN L ÓPEZ . –En Extrême-Orient aussi..., parC HO S E -HYUN . – L’infréquentable Pierre-Joseph Proudhon, par E DWARD C ASTLETON . – Honte au suffrage universel !, texte inédit de P ROUDHON .

Janvier2009

PAGES22 ET 23:

La mémoire refoulée de l’Occident, par A LAIN G RESH .

PAGES 24 ET 25: LES LIVRES DU MOIS : «Brothers», de Yu Hua, par A NY B OURRIER . – «Je serai parmi les amandiers», de Hussein AlBarghouti, par M ARINA D A S ILVA . – Repentis et révoltés, par M AURICE L EMOINE .

PAGE26:

Action humanitaire, le fait et le droit, par M ICHEL G ALY . – Nomade d’hier, sédentaire sans repères, par J ACQUES D ENIS . – Dans les revues.

PAGE27: BANDE DESSINÉE: Les indépendants défendent leurs cases, par M ORVANDIAU .

Le Monde diplomatique du mois de décembre 2008 a été tiré à 247300 exemplaires. A ce numéro sont joints trois encarts, destinés aux abonnés: «Atlas géopolitique du Monde diplomatique», «Encyclopædia Britannica-Le Grand Littré» et «Cahiers du cinéma».