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AOÛT 2009 – LE MONDE diplomatique 28

MONDE diplomatique diplomatique

QUAND LA PRESSE VANTE LA « FRUGALITÉ »

Yoga du rire et colliers de nouilles

PAR M ONA C HOLLET

COMMENT faire pour dissuader un prisonnier de réclamer les clés de sa cage ? C’est simple : il suffit de célébrer à grand bruit ses talents de contorsionniste et de l’amener à croire qu’il ne s’épanouira jamais autant qu’en jouant les hommes caoutchouc dans cet espace minuscule. Ainsi, la récession avait à peine pointé son nez que la presse mondiale entonnait une ode unanime à la sagacité du consommateur, à sa stupéfiante adaptabilité, à ses mille et une ressources insoupçonnées.

Le citoyen lambda est un brave bougre. Non seulement, après avoir généreusement renfloué les institutions financières qui ont mis son monde cul pardessus tête, il accepte avec magnanimité de passer l’éponge, mais, lorsque ses poches se vident, loin de s’énerver ou de rechercher les causes de son malheur, il fait contre mauvaise fortune bon cœur. Il se rencarde en trucs et astuces sur Radins.com, pratique le troc, la colocation et le covoiturage, remplace l’avion par la trottinette, savoure le menu « spécial crise » à 5 euros d’un sympathique restaurateur, s’inscrit à des cours de bricolage, bine son potager et fait ses achats en charriant de pleins sacs de bons de réduction patiemment collectés.

En prime, il redécouvre les vraies valeurs : solidarité, chaleur humaine, plaisirs simples. Dans Newsweek (26 mars 2009), le journaliste Steve Tuttle rend hommage à ses propres parents, qui « ont toujours mené une vie frugale » : aujourd’hui, les gens comme eux, qui «aiment travailler dur », et qui passaient pour des rapiats, « sont les moins à plaindre », constate-t-il. Le travail et l’honnêteté sont toujours récompensés : telle est la morale de cette crise. Qui l’eût cru ?

Vous pensiez que la récession, c’était les patrimoines partis en fumée, les familles à la rue, les licenciements en rafales, l’angoisse du lendemain, les factures en souffrance, les privations ? C’est que vous restez englué dans un matérialisme d’un autre âge. Ceux qui persistent à remâcher leurs critiques contre l’injustice du système devraient s’initier à l’« état d’esprit anticrise », dont Marie Claire (février 2009) nous livre les secrets : « Il faut voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Quand on attend toujours plus de la vie, on n’est jamais content. » Les plus réfractaires pourront essayer le « yoga du rire », « une technique qui s’acquiert en trois ou quatre séances ». La clé de tout, c’est de «parvenir à modifier son monde mental » ; pour ce qui est de modifier le monde tout court, on verra plus tard.

L’avalanche d’articles de presse annonçant le « temps des consomalins » (Le Nouvel Observateur, 19 mars) ou proposant le «Guide 2009 des nouvelles combines» (Le Point, 19 février) vise à permettre aux plus empotés d’entrer dans la danse. Et, de fait, en matière de bons tuyaux, le lecteur en a pour son argent. Le Los Angeles Times cite en exemple un jeune informaticien qui, remboursant un emprunt étudiant de 50000 dollars, «ouvre les volets au lieu d’allumer la lumière (1) » : que n’y avions-nous pensé plus tôt ! Marie Claire (mai 2009) fournit les adresses des boutiques en ligne de marques de prêt-à-porter new-yorkaises, permettant ainsi aux « recessionistas » (qui ont succédé aux « fashionistas ») d’économiser le prix d’un vol transatlantique : frugalité, quand tu nous tiens...

Elle, pour sa part, enseigne à ses lectrices comment « être fashion sans être victimes », en taguant leurs initiales sur leur tee-shirt ou en enfilant des perles pour « créer de gros colliers bien voyants qu’on portera sur tout » (10 janvier 2009). Comme la guerre, à laquelle on la compare souvent, la récession met plus que jamais en vedette la ménagère avisée, capable de faire des miracles avec des bouts de ficelle. Ainsi, nous apprend le New York Times (11 avril 2009), des mères de famille de Springfield, Virginie, ont constitué un groupe qui porte le nom assez terrifiant de Frugal and Fabulous Moms (« Super-mamans frugales »).

SOUS le titre «On revient à la frugalité, et on adore ça », le journal cite également une certaine Kellee Sikes, consultante dans le Missouri, qui a jeté les bases d’un monde nouveau en remplaçant ses serviettes de table en papier par des modèles en coton biologique – car, parmi les mille satisfactions qu’offre la condition de dindon de la farce financière, il y a celle de « faire du bien à la planète ». « Il ne faut jamais gaspiller une crise », recommande Mme Sikes. «Rien de tel pour arrêter de fumer qu’un bon infarctus », renchérit El País (2). Vous ne vous sentez pas de responsabilité particulière dans l’état actuel de l’économie ? Peu importe : l’occasion de s’amender, même lorsqu’on n’est coupable de rien, est toujours bonne à prendre. Les banquiers de chez Goldman Sachs, qui ont d’ores et déjà mis de côté 11 milliards de dollars pour leurs primes de fin d’année, ne savent pas ce qu’ils ratent.

Le chaland qui pousse son chariot sous les néons d’un magasin de hard discount alimentaire l’ignore peut-être, mais il est furieusement dans le vent. La flambe, l’ostentation sont désormais du dernier vul

gaire : pour frimer, il faut faire assaut de modération, de sobriété, d’austérité. L’expérience est d’ailleurs tellement chouette que les riches aussi veulent participer – même si l’aspect hard discount semble les intéresser moins que l’étiquette « Je sauve la planète ». Dans le supplément « Ecolo Chic » du Figaro (1er avril), l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson brocarde l’écologie « sinistre » et «moralisatrice » à la Henry David Thoreau (3) : l’écologie, la vraie, affirme-t-il, veut « la réconciliation du cosmos et des hommes»; elle doit être «une fête ». Pour lancer les réjouissances, Tesson préconise de «n’acheter plus que des objets vertueux », en s’inspirant de la sagesse ancestrale des nomades : « Je pense aux coutelas des éleveurs kirghizes, aux blagues de cuir des caravaniers tibétains, aux services à thé des chameliers touaregs. » Le lecteur du Figaro qui ne saurait pas monter à cru peut choisir, plus prudemment, de s’offrir des sablés bio à 15,90 euros à La Grande Epicerie de Paris ; certes, ce n’est pas donné, mais avouons qu’il serait peu élégant de mégoter sur les termes de sa réconciliation avec le cosmos. Trois pages plus loin, on trouve un pouf en laine, vendu 1600 euros, à rendre vert de jalousie un éleveur kirghiz.

A défaut de sauver le monde, il faut au moins que le consommateur encore en fonds ait l’impression de dégainer sa carte bancaire à bon escient. Les grandes marques du luxe s’acharnent donc à le convaincre qu’elles représentent des valeurs sûres, des institutions plus culturelles que commerciales, si bien qu’en achetant leurs produits on ne dilapide pas son argent : on l’investit. Qu’est-ce que 800 euros pour un sac de voyage, je vous le demande, si vous songez que dans cinq générations vos descendants y rangeront leur pyjama ignifugé pour partir en week-end sur une étoile lointaine ? Dans Newsweek (6 avril 2009), sous le titre «Plaidoyer pour le luxe », le journaliste Jonathan Tepperman nous enseigne l’art délicat d’« économiser par le shopping haut de gamme». «Commencez petit : une cravate Hermès, des chaussures Church. Quoi que vous choisissiez, évitez les fluctuations du style et optez pour un vrai classique qui vieillira bien. »

Riche ou pauvre, l’essentiel est que le consommateur reste un consommateur. «Personne ne souhaite que les recessionistas soient un jour remplacés par les depressionistas », frémit Le Nouvel Observateur (4 décembre 2008). On dresse fébrilement la liste des produits dont les ventes auraient explosé : les préservatifs (parce que la crise, en plus, a des effets aphrodisiaques), les manuels pour apprendre à faire des économies, les yaourtières, les machines à pain, les carafes filtrantes, les kits de semences pour potager, les laxatifs (?!). Dans Challenges (26 février 2009), le fondateur du site PriceMinister, M. Pierre KosciuskoMorizet, livre les arrière-pensées qui motivent la publicité faite aux réseaux de troc ou de revente entre particuliers : «Quand les gens se mettent à vendre, ils achètent plus après. »

Partout, les vieux réflexes percent sous les bonnes résolutions affichées. Pour saluer la déclaration de Jacques Séguéla selon laquelle « si, à 50 ans, on n’a pas une Rolex, c’est qu’on a raté sa vie », le collectif Sauvons les riches a offert au publicitaire une montre Casio premier prix : «Une idée à piquer, commente Marie Claire (juillet 2009). Son look eighties et antibling la rend absolument cultissime. » Tepperman, notre gourou du luxe, après s’être débarrassé auprès d’un organisme de bienfaisance de toutes les hardes bon marché qui déparaient sa garde-robe, estime que tant de civisme mérite bien une récompense : « Je décide de marquer le coup – mais pas en allant faire du shopping. Sauf si vous avez une bonne affaire à me suggérer... »

« Il s’agit aujourd’hui de consommer intelligemment », résume un spécialiste des tendances cité par Le Nouvel Observateur. Bel oxymore... Quant à vivre intelligemment, il semble que ce soit encore partie remise.

(1) Cité par Courrier international, 12 février 2009. (2) Ibid. (3) Philosophe et poète américain (1817-1862) adepte, entre autres, de la « pauvreté volontaire ».

MARINETTE CUECO – «Magnolia Grandiflora » (1997)

ADAGP

CENTRE D’ÉTUDES DIPLOMATIQUES

ET STRATÉGIQUES Organisme doté du Statut Consultatif auprès du Conseil Économique et Social des Nations Unies

CYCLE D’ENSEIGNEMENT DIPLOMATIQUE SUPÉRIEUR de mi-Novembre 2009 à fin Juin 2010

Réservé aux diplomates, aux fonctionnaires internationaux, aux membres du corps consulaire et aux cadres supérieurs.

Cycle de conférences et de séminaires (mardi matin et mercredi après-midi) et de voyages d’études sanctionné

par un Mastère d’Études Diplomatiques Supérieures.

54 Avenue Marceau - 75008 PARIS Tél. : 33(1)47.20.57.47 - Télécopie : 33(1)47.20.57.30 e-mail : ceds2@wanadoo.fr - Site internet : www.ceds-fr.com

SOMMAIRE

Août 2009

PAGE 2 :

L’ami israélien, par IGNACIO RAMONET. – Gestes libératrices, par ALAIN ACCARDO. PAGE 3 :

Le Synthol, moteur de l’histoire..., par DOMINIQUE PINSOLLE. PAGES 4 ET 5:

Bernard Madoff, à la barbe des régulateurs de la finance, par IBRAHIM WARDE. – Ponzi, ou le secret des pyramides (I. W.). PAGES 6 ET 7:

Dix jours en mer avec trois astres de la pensée française, par SÉBASTIEN FONTENELLE. PAGE 8 :

Qui veut sauver le Darfour ?, par MAHMOOD MAMDANI. – Un conflit aux implications régionales (M. M.). PAGE 9 :

Regards sud-africains sur la Palestine, par ALAIN GRESH. PAGES 10 ET 11 :

Retour vers le futur dans le monde arabe, par HICHAM BEN ABDALLAH EL ALAOUI. PAGES 12 ET 13 :

Quand la fièvre montait dans le Far West chinois, suite de l ’article de MARTINE BULARD. – Complicité avec les Républiques d’Asie centrale (M. B.). PAGES 14 ET 15 :

Erró, la guerre des images, par GUY SCARPETTA.

PAGES 16 ET 17 :

LA CRISE VUE DES ÉTATS-UNIS : En Floride, l’éternel espoir du rebond, par OLIVIER CYRAN. – Le centre d’hébergement rutilant est bondé (O. C.). – « Un bon coup à jouer, comme au Maroc » (O. C.). PAGES 18 ET 19 :

Infiltré au cœur de la police brésilienne, une enquête de RAPHAEL GOMIDE. PAGES 20 ET 21 :

La décroissance, une idée qui chemine sous la récession, par ERIC DUPIN. – Vers une internationale ?, par VALENTIN MOREL. PAGES 22 ET 23 :

HIMALAYA : Et vint le temps des mangeurs de cimes, par FRANÇOIS CARREL. – « Citius, altius, fortius » (F. C.). PAGES 24 ET 25 :

LES LIVRES DU MOIS : « Pancho Villa. Roman d’une vie », de Paco Ignacio Taibo II, par FRANÇOISE BARTHÉLEMY. – « Chinatown », de Thuân, par JEAN -CLAUDE POMONTI. – Dans le train de la révolution œnologique, par ALAIN GARRIGOU. PAGE 26 :

Quel avenir pour la Belgique ?, par OLIVIER BAILLY. – Etat et démocratie en question, par PHILIPPE PELLETIER. – Dans les revues. PAGE 27 :

La géopolitique en échecs, par MANOUK BORZAKIAN.

Le Monde diplomatique du mois de juillet 2009 a été tiré à 233 663 exemplaires.

A ce numéro sont joints deux encarts, destinés aux abonnés :

«Le Monde quotidien » et «Atlas 2009 -Armand Colin ».