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JUIN 2010 – LE MONDE diplomatique 32

DANS LES RUES DE PARIS

De Mac-Mahon aux Lavandières

PA R ER I C HAZAN *

* Fondateur des éditions La Fabrique, auteur de L’Invention de Paris. Il n’y a pas de pas perdus, Seuil, Paris, 2004.

POUR passer de la place de la République au canal Saint-Martin, à Paris, on a le choix entre la rue Beaurepaire et la rue Léon-Jouhaux. Nicolas Beaurepaire, qui commandait pendant la Révolution le régiment de Maine-et-Loire, dirigeait en septembre 1792 la défense de Verdun, assiégé par les Prussiens. Le conseil municipal ayant décidé de capituler, Beaurepaire se tira une balle dans la tête. La Convention vota le transfert de sa dépouille au Panthéon. Léon Jouhaux, lui, organisa avec l’argent américain la scission du mouvement syndical français au moment des grandes grèves insurrectionnelles de 1947. Il reçut en 1951 le prix Nobel de la paix. Ainsi, au gré des majorités municipales et de l’esprit du temps, la gloire et l’infamie voisinent-elles sur les plaques bleues où sont inscrits les noms des rues de Paris.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Pendant très longtemps, l’appellation des rues n’avait rien de politique. Rue des Lavandières-Sainte-Opportune, rue Gît-leCœur, rue du Chat-qui-Pêche, rue des BlancsManteaux : ces noms poétiques, qui se lisent dans les quartiers datant du Moyen Age ou de l’Ancien Régime, étaient liés à un caractère, à un détail particulier de la rue. Ils étaient là pour désigner, et non pour honorer qui que ce soit. Les rares exceptions concernaient les membres de la famille royale – comme la place et la rue Dauphine, en l’honneur du dauphin, le futur Louis XIII – ou de grands ministres comme Richelieu, Colbert ou Mazarin ; mais, dans ce cas, le nom de la rue était lié à l’hôtel que ces personnages illustres s’y étaient fait construire.

Souvent, c’était une enseigne qui servait à désigner la rue – du Roi-Doré, de la Lune, de la Colombe, de l’Arbre-Sec. Ailleurs, c’était un propriétaire local – comme Simon-le-Franc, Aubry-le-Boucher ou Bertin-Poirée. Parfois, le nom évoquait le métier qui s’exerçait là : Ferronnerie, Verrerie, Coutellerie ou Grande-Truanderie. Parfois encore, il venait d’une église ou d’un couvent que la rue longeait ou desser-

vait : rues des Nonnains-d’Hyères, des Haudriettes, des Prêtres-Saint-Séverin ; ou la rue Saint-Martin, qui menait au grand prieuré de Saint-Martin-desChamps, l’actuel Conservatoire national des arts et métiers.

La Révolution abolit les « saints » et débaptisa les rues trop marquées d’Ancien Régime : la rue NotreDame-des-Victoires devint ainsi la rue des VictoiresNationales ; la place Vendôme, la place des Piques ; la rue Royale, la rue de la Révolution ; et la rue des Francs-Bourgeois, la rue des Francs-Citoyens. Mais les seules personnalités de cette éphémère toponymie révolutionnaire furent les grands martyrs : place Chalier (actuelle place de la Sorbonne), rue Marat (devenue rue de l’Ecole-de-Médecine).

C’EST sous l’Empire que pour la première fois les noms de rue furent massivement utilisés à la gloire du régime : les victoires – Lodi, Castiglione, Marengo, Rivoli, Austerlitz, Iéna – et les morts au combat – Desaix (tué à Marengo), Bourdon, Castex, Morland, Valhubert (morts à Austerlitz). Napoléon III suivra l’exemple de son oncle : parmi les nouvelles voies percées par Haussmann, plusieurs portent le nom des victoires en Crimée – l’Alma, Malakoff, Sébastopol – ou sur les Autrichiens en Italie – Magenta, Solferino, Palestro, Turbigo.

Au début de la IIIe République, il fallait trouver de nouveaux intitulés, aussi bien dans les quartiers centraux, où les tracés haussmanniens étaient encore en chantier, qu’à la périphérie, où s’achevait l’annexion des villages de la couronne, d’Auteuil à Montmartre, des Batignolles à Belleville. Dans la liste de ces noms transparaît la lutte entre le conseil municipal, anticlérical, radical et socialiste, et le préfet de la Seine, qui suivait les consignes du ministre de l’intérieur. Il est cependant un point qui semble avoir fait consensus : la glorif ication de l’épopée coloniale, de l’Algérie (rues de la Smala, de la Mouzaïa, de Constantine) au Tonkin (rue de Sontay), et même à la Chine (rue de Pali-Kao), sans compter les nombreux off iciers qui avaient gagné galons et étoiles dans ces campagnes, comme Bugeaud, Lamoricière, Lamy, Marchand, Gouraud, Mangin, Faidherbe, etc.

Anticléricaux et dreyfusards réussirent à donner à la rue des Rosiers, qui montait vers le Sacré-Cœur en cours de construction, le nom du chevalier de La Barre, roué en 1766 pour blasphème et irrespect envers une procession. De même, celui d’Etienne Dolet, imprimeur humaniste brûlé en 1546 pour diffusion de l’athéisme, fut attribué à une petite rue menant à l’église de Ménilmontant. Les élus de gauche parvinrent même à faire célébrer quelquesunes des f igures de la Commune, avec les rues Charles-Delescluze, Eugène-Varlin, Jules-Vallès, Jean-Baptiste-Clément ou la place Jules-Joffrin.

Mais l’audace des édiles avait ses limites. S’agissant de la Révolution, ils choisirent d’honorer des dantonistes – Camille Desmoulins, Fabre d’Eglantine, Hérault de Séchelles et Danton lui-même – et des Girondins, comme Vergniaud, Pétion ou Condorcet. On trouve même dans les beaux quartiers des voies qui commémorent des thermidoriens présentables comme Cambon, Carnot ou Boissy d’Anglas. Mais ce n’est pas à Paris, c’est en banlieue, dans l’ex-ceinture rouge, que l’on peut trouver des rues Marat, Robespierre, Varlet ou Babeuf. Il existe bien une rue Saint-Just à Paris, mais elle est diff icile à repérer, coincée entre le dos du lycée Honoréde-Balzac et le boulevard périphérique : personne n’y habite, vu qu’elle longe le mur d’entrée du cimetière des Batignolles.

A LA Libération, le conseil municipal socialocommuniste donna à plusieurs voies importantes les noms de morts de la Résistance : Corentin Cariou, Marx Dormoy, Jean-Pierre Timbaud fusillé à Chateaubriant, le colonel Fabien tué sur le front d’Alsace en 1945, Léon-Maurice Nordmann, du réseau du Musée de l’homme. Dans la liste f igure même une femme, Danielle Casanova. Et, dans la foulée, le conseil décida en 1946 de donner le nom de place Robespierre à la place du Marché-SaintHonoré – emplacement du couvent des Jacobins et du célèbre club dont Robespierre fut l’animateur et l’orateur le plus en vue. L’anomalie ne dura que quatre ans : en 1950, le conseil passé à droite supprima de la carte parisienne ce patronyme détesté.

Plus récemment, la construction d’un nouveau quartier autour de la Bibliothèque nationale de France offrait une occasion exceptionnelle d’honorer la littérature moderne. Mais les f igures choisies révèlent les goûts littéraires de nos édiles : ni Jean-Paul Sartre, ni Jean Genet, ni Samuel Beckett, ni Michel Foucault – mais François Mauriac, Jean Anouilh, Georges Duhamel et Marguerite Duras.

Aujourd’hui, les voies nouvelles devenant rares, on baptise de simples carrefours : places HannahArendt ou Henri-Krasucki à Belleville, place Michel-Debré à Saint-Germain-des-Prés. Mais on pourrait mieux faire. Pourquoi ne pas débaptiser des voies dont le nom est comme un déshonneur urbain : la place Napoléon-III devant la gare du Nord ; l’avenue Mac-Mahon – général capitulard, président factieux, crétin notoire ; la rue Thiers, dont on pourrait penser qu’elle n’est pas possible à Paris ; la rue Alexis-Carrel, faux savant, eugéniste et vichyste ? Et parmi les soixante et onze généraux dont une rue porte le nom, combien de criminels des guerres coloniales, combien de bourreaux du peuple parisien mériteraient de rentrer dans l’anonymat... On pourrait les remplacer par des femmes, presque absentes des plans de Paris si l’on excepte les saintes et les sœurs. On pourrait y ajouter des personnages romanesques : Lucien de Rubempré ou Charles Swann méritent sans doute plus de f igurer sur une plaque que bien des vieilles gloires bourgeoises et académiques.

Pour la rédaction de cet article ont été utilisés Histoire et mémoire du nom des rues de Paris,

d’Alfred Fierro (Parigramme, 1999),

et l’indépassable Dictionnaire historique des rues de Paris, de Jacques Hillairet (2 vol., Editions de Minuit, 1985 [1961]).

EDUARDO ARROYO. – « Soutine »

(1993)

SOMMAIRE

Juin 2010

PAGE 2 :

« Culture, mauvais genres », par GÉRARD MORDILLAT. – Courrier des lecteurs. – Coupures de presse. PAGE 3 :

Le puzzle des alliances naissantes, par ANDRÉ BELLON. PAGES 4 ET 5 :

New York remet en cause le tout-sécuritaire à l’école, par CHASE MADAR. – En marge des universités, les « community colleges », par DOMINIQUE GODRÈCHE. PAGE 6 :

Petit précis de déstabilisation en Bolivie, par HERNANDO CALVO OSPINA. PAGE 7 :

Salafistes contre Frères musulmans, par FRANÇOIS BURGAT. PAGES 8 ET 9 :

Femmes émancipées dans le piège de Hassi Messaoud, par GHANIA MOUFFOK. PAGES 10 ET 11 :

Mikado diplomatique au pays du Soleil-Levant, par MARTINE BULARD. PAGES 12 ET 13 :

Retraites, les pistes toujours ignorées du financement, par JEAN-MARIE HARRIBEY. PAGES 14 ET 15 :

Doit-on vraiment sauver la monnaie unique européenne ?, par AKRAM BELKAÏD. – Quelle Europe pour briser les marchés ?, suite de l’article de JAMES K. GALBRAITH. PAGES 16 ET 17 :

Comment l’Union européenne enferme ses voisins, par ALAIN MORICE ET CLAIRE RODIER. – Cartographie d’OLIVIER CLOCHARD ET PHILIPPE REKACEWICZ. –Tatouage numérique, par PHILIPPE RIVIÈRE.

www.monde-diplomatique.fr

PAGE 18 :

Décontamination de la marque Tory, par RENAUD LAMBERT. –Sociauxlibéraux au palais Brongniart, par PAUL LAGNEAU-YMONET. PAGES 19 À 26 :

DOSSIER : TRIOMPHE DE L’OLIGARCHIE. – La mécanique clientéliste, par LAURENT BONELLI. – Par le peuple et pour les banques, suite de l’article de SERGE HALIMI. – A Bruxelles, les lobbyistes sont « les garants de la démocratie », par FRANÇOIS RUFFIN. – Ainsi naissent les autoroutes (F. R.). – La grande désillusion des juges italiens, par FRANCESCA LANCINI. – Dans l’Egypte de Nasser surgit une « nouvelle classe »..., par ALAIN GRESH. – Aux Baléares, la fabrique de la corruption, par ANDREU MANRESA. – En Norvège, proximité, transparence et... naïveté, par REMI NILSEN. – Une élection selon Michael Bloomberg (R. L.). – Le salaire de la politique, par ALAIN GARRIGOU. PAGE 27 :

Intouchables parrains du football mondial, par DAVID GARCIA. PAGES 28 À 30 :

LES LIVRES DU MOIS : « Le Voyage de l’éléphant », de José Saramago, par FRANÇOISE BARTHÉLEMY. – « Adieu Zanzibar », d’Abdulrazak Gurnah, par ABDOURAHMAN WABERI. – Appel au passé pour sortir du cauchemar afghan, par PHILIPPE LEYMARIE. – Joseph Stiglitz, encore un effort..., par LAURENT CORDONNIER. – Pierre Dac et Charles de Gaulle, même combat !, par EVELYNE PIEILLER. – Solidarité entre Flamands et Wallons, par SERGE GOVAERT. – Dans les revues. PAGE 31 :

L’histoire des sciences n’est pas un long fleuve tranquille, par PABLO JENSEN.

Le Monde diplomatique du mois de mai 2010 a été tiré à 227 044 exemplaires.

A ce numéro sont joints trois encarts, destinés aux abonnés : « Cédérom », « Manière de voir » et « Les Religions du monde (Britannica) ».

Science-fiction, bande dessinée, rap, raï, polar... Culture de seconde zone ou perles rares ?

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