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SEPTEMBRE 2010 – LE MONDE diplomatique

28

LES RÉVOLUTIONS DU XIXe SIÈCLE SOUS LE REGARD DES ALIÉNISTES

De la maladie démocratique

P A R V É R O N I Q U E F A U - V I N C E N T I *

* Historienne, responsable des activités scientifiques du Musée de l’histoire vivante (Montreuil).

QUELQUES JOURS après l’abdication du roi Louis-Philippe et la proclamation de la IIe Répu- blique française, les membres de la Société médicopsychologique organisent, le 6 mars 1848, une discussion sur « l’influence des commotions politiques et sociales sur le développement des maladies mentales ». La politique est-elle « la cause la plus active d’aliénation mentale » ou devient-on fou « parce qu’on n’a pas été assez fort pour supporter l’influence » de « l’excitation politique » ?

Quelques mois plus tard, l’aliéniste français Alexandre Brierre de Boismont tire un bilan clinique des bouleversements de 1848 : « Presque tous les individus qui appartenaient au parti conservateur avaient des monomanies tristes, tandis que ceux qui avaient embrassé les idées nouvelles étaient atteints de manies ou de monomanies gaies. » Il laisse percer son inquiétude : « Un nombre considérable des individus qui se sont jetés à corps perdu dans les utopies de ce temps ne sont pas considérés comme fous, et passent simplement pour des novateurs hardis. Or, il m’est impossible, à moi médecin, d’oublier les figures, les gestes, les paroles de beaucoup de ces personnages que j’ai observés dans les clubs, aucune différence ne les séparait des hôtes de nos maisons, et même s’il y avait eu un avantage, il eût été en faveur de nos malades chez lesquels les accès de fureur sont infiniment rares (1). »

La publication deux ans plus tard à Berlin de la thèse du Dr Carl Theodor Groddeck, traduite en français sous le titre De la maladie démocratique, nouvelle espèce de folie (Germer-Baillière, Paris, 1850), prolonge le débat. Commentant ce travail, Brierre de Boismont rapporte les propos d’un médecin de ses amis qui range les révolutionnaires en cinq catégories : « les démagogues, les maniaques, les monomanes, les déments, les idiots (2) ».

En 1863, le Dr Louis Bergeret présente à ses collègues un mémoire regroupant dix cas de folie « ayant pour cause la perturbation politique et sociale de février 1848 (3) ». Il y accuse « les mauvais journaux et les discoureurs politiques », « les absurdités enfantées par toutes les sectes du socialisme, du communisme, du fouriérisme », qui sont des « hérésies » accréditant « la possibilité de réaliser en ce monde le rêve du bonheur parfait ». Sur dix cas, huit concernent des femmes. Le ratio n’est pas neutre : les médecins les tiennent alors pour moins résistantes que les hommes, de par leur constitution physique et nerveuse. Aussi semblent-elles être les premières à céder à la folie si un déséquilibre, a fortiori passionnel, se profile.

Ainsi Victorine U., qui « remplissait avec la plus parfaite régularité tous ses devoirs d’épouse et de mère, avant les circonstances fatales qui sont venues jeter le trouble dans cette âme simple et naïve », s’affiche

« Mère de la République » et souhaite se rendre à Paris afin de délivrer les détenus politiques Barbès, Blanqui, Louis Blanc, Raspail, Ledru-Rollin. Elle se déclare prête à « sacrifier ses enfants » afin d’éteindre le « despotisme ». Louise N., jusqu’alors « bonne mère et ouvrière habile », s’adonna à la lecture des « feuilles politiques les plus passionnées » au point d’en oublier « complètement les devoirs de sa profession et les soins de son ménage ». Ses gestes étaient « frénétiques, elle vociférait avec colère et ses cris sauvages avaient mis tout le voisinage en émoi », cris parmi lesquels se distinguaient ces imprécations : « Plus de misère, plus d’exploitation de l’homme par l’homme, plus de riches, plus de gendarmes. L’homme doit se gouverner luimême. » Citons encore le cas d’Augustine, qui fut atteinte « d’une érotomanie qui dura plusieurs mois » suite à la lecture d’un poème de Lamartine.

CES FEMMES sont, selon Bergeret, animées par une passion politique responsable de leur exaltation et de leur aliénation. Le propos du médecin traduit ici la hantise de voir émerger le deuxième sexe sur la scène politique. Bien qu’idéalisées sous les traits de Marianne ou glorifiées en figures allégoriques de la Nation ou de la République, les femmes sont considérées comme d’éternelles mineures. Et si quelques rares hommes estiment à l’instar de Condorcet que leur « infériorité » ne tient qu’à leur manque d’éducation, d’autres plus nombreux réduisent « la » femme à la maternité. Aux hommes l’espace public et aux femmes la sphère privée, où elles doivent demeurer au sein de la famille. Toute femme sortant du rôle qui lui est assigné serait non seulement en perdition mais aussi dangereuse, car menaçant l’équilibre sexué de la société. Bergeret s’inquiète ainsi de voir que Victorine « se pénétra si bien des idées de Fourier qu’elle en perdit la tête », au point de « sortir avec des vêtements d’homme ».

Un article paru dans La Chronique médicale du 15 octobre 1897 fait remonter les premières manifestations de la folie de Théroigne de Méricourt, que la fessée humiliante devant des tiers avait ravalée au rang d’enfant désobéissant, « aux premiers actes de sa vie publique » : elle en fut « à moitié folle avant de le devenir tout à fait. Folle de son corps, comme disaient nos pères, et folle de son esprit »… Rien d’étonnant à ce que s’ébauche, à propos des « pétroleuses », une théorie selon laquelle les femmes sans contrôle seraient mues par une sexualité débridée, l’engagement de leur corps dans l’événement militant entraînant la perte « de soi » sur le terrain mental. Qu’elles soient « mégères révolutionnaires ou harpies royalistes, toutes les femmes se valent lorsqu’elles se mêlent de politique (4) », signalaient en 1906 les DrsAugustin Cabanès et Lucien Nass.

En 1871, la Commune fut l’occasion pour la Société médico-psychologique de reprendre les discussions amorcées en 1848 sur l’influence des révolutions. Le Dr Jean-Baptiste Laborde met en cause une « prédisposition héréditaire » à laquelle les circonstances donnent « un relief particulier » (5). Brierre de Boismont préconise, en 1871, l’emploi de moyens coercitifs pour juguler les corps, réservant de préférence la « contrainte mécanique » aux « fous démagogiques qui sont excessivement dangereux », parmi lesquels il range les communards, « ces sectaires qui veulent détruire la société » et qui « ont sur la famille, la propriété, l’individualité, la liberté, l’intelligence, la constitution de nos sociétés des idées tellement en opposition avec la nature que la folie seule peut expliquer (6) ».

SOUSla plume de nombreux écrivains et de méde- cins, tout comme dans les rapports officiels – notamment celui du général Félix Appert en 1875 – se dessinent des communards aux corps stigmatisés d’imperfections délétères, aux visages tordus comme possédés, et des femmes à la gorge déployée, renvoyées à une bestialité errante et déréglée.

A cela il convient d’ajouter que les docteurs français sont piqués au vif par les publications de confrères anglais ou allemands qui craignent une contagion populaire à même de traverser les frontières et qui s’interrogent sur une spécificité du peuple français à s’embraser dans les révolutions. En Angleterre, les caricaturistes James Gillray et George Cruikshank avaient déjà largement véhiculé l’image d’un sansculotte famélique, fanatique et sanguinaire. Aux lendemains de la Commune paraissent dans la presse londonienne des dessins qui comparent les caractères « irascibles » des nationalistes irlandais à ceux des communards. A la même époque, Carl Starck, un médecin allemand, publie une étude intitulée De la dégénérescence physique de la nation française, son caractère pathologique, ses symptômes et ses causes, où il incrimine « l’orgueil et la présomption innés de la nation française », le « cerveau au poids inférieur et organisé d’une manière spéciale des Français » (7).

Cet ensemble de représentations qui trace la silhouette de l’« insurgé f iévreux » avant que n’émerge la f igure du « citoyen patient » trouve d’étonnantes rémanences dans les discours contemporains fustigeant une France « malade », « enfiévrée », « schizophrène », voire « autiste », chaque fois que grandit un mouvement social.

(1) Alexandre Brierre de Boismont, « Influence des derniers événements sur le développement de la folie », L’Union médicale, Paris, 20 juillet 1848.

(2) Annales médico-psychologiques, Paris, 1850. (3) Annales d’hygiène publique et de médecine légale, série 2, no 20, Paris, 1863.

(4) La Névrose révolutionnaire, Société française d’imprimerie et de librairie, Paris, 1906.

(5) Les Hommes et les actes de l’insurrection de Paris devant la psychologie morbide, Germer-Ballière, Paris, 1872.

(6) Annales médico-psychologiques, 1871. (7) Ibid.

RICARD AYMAR. – « Le Simplet »

(2006)

,BRUXELLES

PA SC ALPOLAR

IE

GALER

SOMMAIRE

Septembre 2010

PAGE 2 :

Courrier des lecteurs. – Coupures de presse. PAGE 3 :

Liberté, égalité… « care », par EVELYNE PIEILLER. PAGES 4 ET 5 :

Londres réexamine sa relation avec Washington, par JEAN-CLAUDE SERGEANT. PAGE 6 :

Prodiges et vertiges de la diplomatie serbe, par JEAN-ARNAULT DÉRENS. PAGES 7 À 12 :

DOSSIER : GRANDE CRISE, ACTE II. – La « rigueur » qu’il nous faut, par LAURENT CORDONNIER. – Victoire à la Pyrrhus pour l’économie allemande, par TILL VAN TREECK. – Retraites, un trésor impensé, par BERNARD FRIOT. – Eveil syndical sous les pins des Landes, par GILLES BALBASTRE. – Les cahiers de doléances du peuple chinois, par ISABELLE THIREAU. PAGE 13 :

Urgences sociales, outrance sécuritaire, suite de l’article de LAURENT BONELLI. PAGES 14 ET 15 :

A l’est de l’Est, par KLAVDIJ SLUBAN. PAGE 16 :

Ici travaillent des espions israéliens, par NICKY HAGER. PAGE 17 :

Etats-Unis, république des avocats, par ALAN AUDI.

PAGES 18 ET 19 :

Dans les champs de la Bekaa, par LUCILE GARÇON ET RAMI ZURAYK. – Le modèle mondial du travail saisonnier (L. G. ET R. Z.). PAGE 20 :

France-Rwanda, le prix d’une réconciliation, par BENOÎT FRANCÈS. PAGE 21 :

Bourse et favelas plébiscitent « Lula », par GEISA MARIA ROCHA. PAGE 22 :

D’où vient l’argent des talibans ?, suite de l’article de LOUIS IMBERT. PAGE 23 :

WikiLeaks et les mythes de l’ère numérique, par CHRISTIAN CHRISTENSEN. PAGES 24 ET 25 :

LES LIVRES DU MOIS : « Le Grand Quoi », de Dave Eggers, par ALINE CHAMBRAS. – « L’Histoire du scorpion qui ruisselait de sueur », d’Akram Musallam, par MARINA DA SILVA. – M. Obama, héritier… d’Edmund Burke, par IBRAHIM WARDE. – Les méandres de la gouvernance, par ANNE-CÉCILE ROBERT. PAGE 26 :

Mexique(s) insurgé(s), par FRANCK GAUDICHAUD. – Les entrailles de la culture, par JEAN-MICHEL DJIAN. – Dans les revues. PAGE 27 :

Ces militants qui jouent avec « Avatar », par HENRY JENKINS.

Le Monde diplomatique du mois d’août 2010 a été tiré à 230 574 exemplaires.

A ce numéro sont joints trois encarts, destinés aux abonnés : « Rue des étudiants », « Atlas Histoire » et « Savoir (UNI Presse) ».

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Centre d’Etudes Diplomatiques et Stratégiques Organisme doté du statut consultatif auprès du Conseil Economique et Social des Nations Unies

CYCLE D’ENSEIGNEMENT DIPLOMATIQUE SUPÉRIEUR De novembre 2010 à fin juin 2011

Cycle de perfectionnement réservé aux diplomates,

fonctionnaires internationaux, membres du corps consulaire, officiers et cadres supérieurs.

Cycle de conférences et séminaires (mardi matin et mercredi après-midi), voyage d’études.

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Diplomatiques Supérieures.

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