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OCTOBRE 2010 – LE MONDE diplomatique
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SCIENTIFIQUES, AMATEURS ET MARCHANDS
Dinosaures aux enchères
P A R H E N R I J A U T R O U *
MIS aux enchères à Paris, deux objets de l’histoire naturelle ont récemment atteint les 250 000 euros. En décembre 2009, dans la prestigieuse salle Drouot-Montaigne, la maison Cornette de Saint Cyr a cédé contre cette somme le squelette d’un dinosaure du genre Spinosaurus. Et, au début de l’année, grâce au mécénat du groupe pétrolier Total, le Museum national d’histoire naturelle (MNHN) a acquis au même prix une fluorite, concrétion cristallisée labellisée Trésor national peu auparavant et actuellement exposée dans la Grande Galerie de l’évolution. Une première pour une pièce issue du règne minéral.
Alors que les ventes de minéraux, fossiles et météorites sont fréquentes aux Etats-Unis, le marché s’ouvre en France. Le commissaire-priseur Bertrand Cornette de Saint Cyr le confirmait lors des enchères de décembre dernier à Drouot : « Notre vente est expérimentale. A plus long terme, nous envisageons de développer ce marché. » La manifestation, qui se déroulait sur deux jours, présentait par ailleurs un ensemble hétéroclite – du kangourou nain empaillé à la « photo encadrée d’une sortie extravéhiculaire du cosmonaute Guennadi Strekalov ». Ce véritable cabinet de curiosités a attiré un large public.
Les enchères en salle sont en général placées sous la houlette d’un attaché scientifique, des chercheurs extérieurs étant éventuellement contactés si une analyse complémentaire s’avère nécessaire. « Nous n’avons pas le loisir de réaliser systématiquement des descriptions coûteuses en temps et en argent, même si nous répondons du mieux que nous pouvons aux demandes », souligne M. Eric Buffetaut, paléontologue au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), avant de glisser : « Cela dit, nous ne sommes pas toujours consultés. »
Nombre de collectionneurs expriment en effet la crainte de voir les chercheurs monopoliser longtemps leurs pièces parce qu’ils désirent en faire une étude approfondie, qu’ils ont un emploi du temps surchargé ou manquent d’ardeur à la tâche. De là des rapports complexes entre scientifiques et « amateurs ». Pourtant, selon la loi, tout nouveau spécimen devenu de facto une référence doit être déposé dans une collection officielle afin d’être rendu accessible et conservé
* Journaliste.
dans des conditions optimales. « Les revues spécialisées exigent même la traçabilité de chacune des pièces évoquées, avec mention des numéros de certification attribués par le MNHN ou par toute autre instance officielle, indique M. Michel Guiraud, directeur des collections du MNHN. Elles refusent les publications qui dérogent à cette règle. »
Dans le cas de la vente à Drouot, un conservateur en chef honoraire du patrimoine, M. Gilles Pacaud, a examiné pour chacun des objets la législation de son pays d’origine. Car si certains Etats, comme l’Algérie, interdisent l’exportation de pièces appartenant au patrimoine naturel, d’autres, privilégiant le développement de leur économie, laissent des fossiles estimés de faible valeur sortir par conteneurs entiers. C’est pour extraire de tels objets que l’on creuse, dans les innombrables galeries fort mal étayées des monts Kem-Kem, au sud-est du Maroc. Surviennent inéluctablement des accidents – comme à Tafraout, où un homme et son fils ont disparu en 2009. De même, un véritable ballet de bulldozers se déploie dans les carrières de l’Office chérifien des phosphates (OCP) pour mettre au jour quelques ossements.
Le marché de l’art s’intéresse donc de plus en plus à la paléontologie, pour son potentiel spéculatif. En 1997, quatre ans après la sortie du film Jurassic Park de Steven Spielberg, McDonald’s et Disney furent les principaux soutiens du Field Museum de Chicago pour l’achat du Tyrannosaurus rex le plus complet au monde. L’institution remporta ce tyrannosaure contre neuf enchérisseurs en proposant 8,6 millions de dollars – un achat qui fit grimper la cote des grands carnivores. Paradoxe de la situation : les musées, ne bénéficiant pas de subventions suffisantes et étant confrontés à la concurrence des collectionneurs fortunés, sont forcés, pour acquérir des pièces de classe internationale, de recourir au mécénat. Or les sommes obtenues par ce biais se trouvent en très grande partie exonérées d’impôt – à 90 % pour l’argent versé par Total concernant le Spinosaurus classé Trésor national…
La valeur de certains objets reste quant à elle douteuse ; à propos du même Spinosaurus, le milieu de la paléontologie a trouvé le « prix excessif pour cet artefact ». Le catalogue de Drouot précisait que la reconstitution avait été effectuée à partir de 50 % d’os et de fragments « recueillis sur plusieurs
MICK PETER. – « Les presse-papiers (The Paperweights) » (2010)
(Œuvre présentée dans le cadre de l’exposition « Monsieur Miroir »,
à la Fondation d'entreprise Ricard, jusqu'au 6 novembre 2010.)
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localités de la région de Kem-Kem, sur une période d’environ vingt-cinq ans ». Mais voilà : deux millions d’années séparant les diverses couches de ce gisement, celles-ci contiennent des spécimens à l’évolution très variée.
Les sciences se diffusent aujourd’hui dans des cercles divers. « En géologie, les amateurs occupent un terrain qui n’est pas rentable pour les institutions », constate M. Jean-Claude Boulliard, directeur à l’université Pierre-et-Marie-Curie (UPMC-Sorbonne) d’une collection de minéraux qui compte parmi les plus belles du monde. Au siècle des Lumières, l’histoire naturelle et l’astronomie ont entraîné une remise en cause de l’ordre établi, les fossiles permettant de calculer l’âge de la Terre – estimé jusque-là à environ six mille cinq cents ans – autrement que par le décompte des générations jalonnant la Bible.
CEPENDANT l’engouement pour la paléontologie a ensuite faibli et les grandes expéditions naturalistes se sont taries. Dans la salle d’exposition de l’UPMC, la passion que suscite l’extrême diversité des formes et des couleurs cristallines devient palpable. Une passion qui, parfois alliée à un désir de scientificité, pousse de nombreux amateurs à consacrer leurs loisirs à des chasses au trésor. Les découvertes d’objets de l’histoire naturelle – qualifiées d’« inventions » en milieu scientifique – relèvent de ce fait principalement de leurs recherches. Il y a un peu plus d’un an, les plus grandes traces de dinosaures jamais trouvées furent par exemple mises au jour à Plagne, dans l’Ain, par deux membres de la Société des naturalistes d’Oyonnax (SDNO). Celle-ci, qui possède une très belle collection, peut se targuer d’une indéniable expertise. « Par le passé,
ses membres ont inventé un site à rudistes [mollusques fossiles] unique au monde et un important site à traces de sauropodes », souligne M. Patrice Landry, géotechnicien et co-inventeur des empreintes fraîchement découvertes.
Souvent créées sous l’impulsion de chercheurs universitaires, les associations montent parfois de modestes musées, qui apportent en période estivale quelques subsides à l’économie locale. « Les dinosaures captent l’attention du public. Vous pouvez alors lui transmettre une multitude de connaissances : évolution, génétique, géologie, échelle de temps, physiologie, tout… », constate Mme Marie-Hélène Marcaud, enseignante du primaire à la retraite et coinventrice du site de Plagne. Si l’idée de créer un parc est en cours d’étude, des équipes du CNRS et de l’université Claude-Bernard de Lyon se déploient d’ores et déjà sur le terrain ; et, face à l’ampleur de la tâche, la SDNO se présente comme une solide alliée pour les chercheurs, selon le principe du crowdsourcing ou « collecte d’informations par la foule ».
Les frontières entre sphères publique et privée, amateurs et marchands, scientifiques et collectionneurs demeurent toutefois extrêmement floues. Et la dénonciation d’effractions ou de dégradations suscite l’émoi dans les sites de fouilles, qui attirent chaque année un nombre croissant de touristes. L’actuelle hausse des prix renforce la dimension patrimoniale des pièces de l’histoire naturelle – et entraîne des demandes de restitution pour les plus importantes d’entre elles. Depuis deux ans par exemple, le Brésil cherche à récupérer l’intégralité des fossiles trouvés dans la région d’Araripe et détenus par l’American Museum of Natural History de New York. En 2002, les Etats-Unis avaient restitué quatorze tonnes de fossiles sortis illégalement de Chine.
Centre d’Etudes Diplomatiques et Stratégiques Organisme doté du statut consultatif auprès du Conseil Economique et Social des Nations Unies
CYCLE D’ENSEIGNEMENT DIPLOMATIQUE SUPÉRIEUR De novembre 2010 à fin juin 2011
Cycle de perfectionnement réservé aux diplomates,
fonctionnaires internationaux, membres du corps consulaire, officiers et cadres supérieurs.
Cycle de conférences et séminaires (mardi matin et mercredi après-midi), voyage d’études.
Formation sanctionnée par un Mastère d’Etudes
Diplomatiques Supérieures.
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SOMMAIRE
PAGE 2 :
Notre combat, par SERGE HALIMI. – Courrier des lecteurs. PAGE 3 :
Les quatre vies du modèle irlandais, par RENAUD LAMBERT. PAGES 4 ET 5 :
Russie, une société sans citoyens, par VLADISLAV INOZEMTSEV. – Une puissance forestière à l’abandon, par MARIE-HÉLÈNE MANDRILLON. PAGE 6 :
Le Somaliland, une exception africaine, par GÉRARD PRUNIER. PAGES 8 ET 9 :
La frontière afghano-pakistanaise, source de guerre, clef de la paix, par GEORGES LEFEUVRE. – Instabilité chronique. PAGES 10 ET 11 :
Un seul Etat pour deux rêves, suite de l’article d’ALAIN GRESH. PAGES 12 ET 13 :
Révolte globale contre un géant minier, par PHILIPPE REVELLI. PAGE 14 :
Séoul se voit en shérif régional, par MATTHEW REISS. PAGE 15 :
Païenne Pologne, par ANDRZEJ STASIUK. PAGES 16 ET 17 :
Innover plus pour tuer plus, par JEAN-PAUL HÉBERT ET PHILIPPE REKACEWICZ.
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Octobre 2010
PAGE 18 :
Changement de cap à Cuba ? par JANETTE HABEL. PAGES 19 À 23 :
DOSSIER : Volte-face d’une ministre américaine, par DIANE RAVITCH. – Et si l’école servait à apprendre… par SANDRINE GARCIA. – Feu sur les enseignants, suite de l’article de GILLES BALBASTRE. – Quand les lycées japonais découvrent la gratuité, par EMILIE GUYONNET. – En Europe, les compétences contre le savoir, par NICO HIRTT. PAGES 24 ET 25 :
En Ardèche, les résidences secondaires ont remplacé les lopins de terre, par PIERRE SOUCHON. PAGE 26 :
Paris en ligne, les jeux sans le pain, par MARIE BÉNILDE. PAGE 27 :
De l’Univers magique au tourbillon créateur, par RENÉ PASSET. PAGES 28 À 30 :
LES LIVRES DU MOIS : « Le Roman du piano du XIXe au XXe siècle », de Dieter Hildebrandt, par CÉCILE STROUK. – « Jésus et Tito », de Velibor Colic, par LAURENT GESLIN. – A la fin de l’Empire ottoman, par RUDOLF EL-KAREH. – La laïcité à réaliser, par JÉRÉMY MERCIER. – Là où le Brésil va…, par DOUGLAS ESTEVAM. – Le sourire de Pouchkine, par EVELYNE PIEILLER. PAGE 31 :
Il y a cent ans, un « Dreyfus ouvrier », par THOMAS DELTOMBE.
Le Monde diplomatique du mois de septembre 2010 a été tiré à 222 342 exemplaires.
A ce numéro sont joints trois encarts, destinés aux abonnés : « Atlas Histoire », « Alternatives économiques » et « Encyclopædia Universalis ».