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FÉVRIER 2011 – LE MONDE diplomatique

28

PROGRAMMES SCOLAIRES

La f in de l’Histoire

P A R B E R N A R D C H A M B A Z *

* Ecrivain. Dernier roman publié, Ghetto, Seuil, coll. « Cadre rouge », Paris, 2010.

L’ANNÉE qui commence sera, on n’en doute pas, l’occasion de commémorer le dixième anniversaire de l’attentat du World Trade Center ; mais nous n’oublierons pas pour autant le premier Forum social mondial à Porto Alegre, ni le sommet du G8 à Gênes, qui a nourri la colère de trois cent mille manifestants, l’admission de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce, la mort du chanteur John Lee Hooker et celle de la reine d’Italie – on n’en finirait pas.

Autant dire que l’histoire continue. En janvier 2010, un document placé sous les couleurs de la République invitait à penser l’enthousiasme comme notion à enseigner (1). On ne s’y prendrait pas mieux pour torpiller l’histoire. Au passage, on peut rappeler que la mauvaise mémoire du président Sarkozy est aussi notoire que sa méconnaissance de l’histoire. En tout cas, la suppression de l’enseignement de cette discipline en classe terminale administre une preuve supplémentaire d’ignorance. Quant au ministre de l’éducation, il s’est enfermé tel un sélectionneur de football dans un discours justif icatif dérisoire, alors qu’il s’agit d’abord de réduire les dépenses publiques.

La géographie n’est guère mieux lotie. Et l’heure est venue de prononcer son éloge, en opposition à l’économisme qui piétine allègrement l’onomastique et les paysages, faisant basculer cet enseignement vers une espèce de discipline hybride.

Les instructions publiées au Journal officiel soulignent que les élèves sont appelés à « utiliser le vocabulaire géographique spécifique ». Si on se reporte au lexique des manuels de seconde, on peut lire : estuaire, mangrove et mousson, à côté d’habitat taudifié, intermodalité, voire autopartage, qui est « le système de location de voitures en libre-service uniquement pour la durée du besoin » – admirons la rigueur implacable de la définition. On a, d’un côté, des mots, de l’autre, du jargon. « Sociétés et développement durable » est l’enseigne du nouveau programme de seconde. Il semble mettre en scène une notion non seulement floue mais aussi assez perfide. En anglais, on dit sustainable development et, dans la définition sobre qu’en donna en 1987 la travailliste norvégienne Gro Harlem Brundtland, il n’y a rien à redire (2). Mais il apparaît que les bienpensants en ont fait un usage inconsidéré.

Une intuition laisse pressentir une espèce d’équivalent géographique de la f in de l’histoire. Dans les dictionnaires, on lit : « Durable, qui est de nature à ne pas se modifier (voir permanent, déf initif, éternel) », avec cette ambiguïté qui joue de ce que seule la syntaxe permet de lui affecter une valeur phénoménale et non virtuelle. On peut aussi requérir

Paul Valéry : « La croyance aux extrêmes et la disparition du durable sont les traits de ce temps (3). » Voilà un petit tour de magie épatant : la résurrection du durable coïnciderait avec la disparition des extrêmes.

On peut enfin rappeler que l’antonyme de soutenable est insoutenable, et qu’il dit bien ce qu’il y a d’indécent dans la logique du développement économique actuel, non seulement la misère d’une partie de l’humanité mais aussi l’exploitation de cette misère et les discours lénif iants sur les moyens d’y remédier.

Et l’on rejoint la f in de l’Histoire, qui, elle, vient de loin et va de pair avec la f in des idéologies. Elle pose et suppose que le capitalisme est devenu (enf in) l’horizon indépassable de l’humanité. Elle sous-tend une logique imparable : à cette f in de l’Histoire correspond la f in de l’histoire comme matière d’enseignement.

Au-delà des intentions excellentes que traduisent les appels à sauver cette discipline en classe terminale, il s’agit de voir ce que sa suppression signifie en termes de programme. Avant de lire le Bulletin officiel spécial du 29 avril 2010, on n’imaginait pas que la mariée serait si belle. L’introduction donne le ton. Elle part d’un postulat selon lequel, « les grands repères chronologiques fixés », on peut se lancer dans les très fameuses thématiques. En fait, on plane déjà dans l’illusion, comique si elle n’était dramatique, entre Tartuffe et Les Précieuses ridicules. Le mode d’emploi recommande le « travail sur les sources » et la « réflexion critique », avant de suggérer au professeur « d’éviter le risque de l’exhaustivité » et « d’exercer pleinement sa liberté et sa responsabilité pédagogiques »... On a troqué la vision encyclopédique de Pantagruel contre la vision encyclopédique de Bouvard et Pécuchet.

APRÈS un premier thème assez époustouflant à défaut d’être concis (« Les Européens dans le peuplement de la Terre, de l’Antiquité au XIXe siècle »), un deuxième et troisième qui résument l’Antiquité et le Moyen Age à des images d’Epinal au goût du jour, le quatrième thème est renversant. Intitulé « Nouveaux horizons géographiques et culturels des Européens à l’époque moderne », il est composé d’une question obligatoire consacrée aux grandes découvertes et de deux autres au choix : les hommes de la Renaissance et/ou l’essor d’un nouvel esprit scientifique et technique ; il apparaît comme la négation même d’un humanisme dont Pic de la Mirandole a été l’emblème et la lettre de Gargantua à Pantagruel le viatique (« et par fréquentes anatomies acquiers-toi parfaite connaissance de l’autre monde, qui est l’homme »). Mais ce n’est pas tout ; dans les hommes de la Renaissance, il faut encore choisir entre « un éditeur et son rôle dans la diffusion de l’humanisme » et « un artiste dans la société de son temps ». Au passage, on aurait envie de poser une question subsidiaire : qu’est-ce qu’un artiste en dehors de la société de son temps ? Et, s’il faut faire « une large place à l’histoire des arts », joli pluriel ambitieux, l’analyse se doit d’être « historique » : exit donc toute velléité iconographique. Et tout ça, naturellement, expédié en deux coups de cuillère à pot.

A force, la Révolution française est réduite à la portion congrue. Sur le premier manuel paru après la réforme, on ne sait pas quand ni comment le roi quitte Versailles pour Paris et, malgré un dossier de deux pages sur sa fuite, la fusillade du Champ-deMars disparaît du paysage. L’événement est pourtant d’importance : le 17 juillet 1791, la Garde nationale tire sur le peuple venu signer une pétition qui demande la déchéance du roi ; on relève une cinquantaine de morts. Quant à la Terreur, elle se résume à une poignée de lignes. Pourtant, l’horizon des manuels est immense, plus ou moins volatil, et le vertige nous saisit. Bien sûr, on ne saurait plaider pour le retour aux manuels de Malet-Isaac (4). Mais, quelles qu’en soient les limites, on y observe une densité de bon aloi, encore préservée dans les manuels des années 1980, impossible à maintenir aujourd’hui.

Le même bulletin off iciel spécial présente le programme de la classe de première. Le thème initial est placé sous le signe des « économiesmonde (britannique, américaine, multipolaire) » ; vous ne rêvez pas, c’est bien de l’histoire. Le deuxième est fracassant : « La guerre au XXe siècle ». A l’énoncé du programme, comment avoir la moindre idée de la façon dont le monde est entré dans l’une et l’autre, dont on retiendra surtout la « violence » (la première) et l’« anéantissement » (la seconde) ? Ensuite, comment comprendre la guerre froide, puis les nouvelles « conflictualités » (que leur a donc fait le mot conflit pour qu’ils l’écartent ?).

Le troisième thème ne surprend pas : les totalitarismes. On se permet alors deux questions : est-ce que les révolutions de février et d’octobre 1917 constituent la genèse du régime totalitaire, ou faut-il renoncer à les raconter ? Comment traiter, en parallèle, l’effondrement de l’Etat nazi et l’effondrement de l’Etat soviétique ? Passons sur le quatrième thème, pour aller au cinquième, d’allure classique : les Français et la République. Six heures de cours pour un siècle et demi, c’est trop généreux ; on ne s’étonne pas de voir la Commune de Paris évacuée, puisque déjà il ne s’était rien passé en juin 1848, mais on limoge aussi les grandes f igures républicaines : Gambetta viré, Ferry viré, Hugo viré. Le régime de Vichy se résume à une simple « négation » de la République ; l’histoire politique contemporaine est réduite aux prémices de la Ve : on s’arrête en 1962, descendez, il n’y a plus rien à voir, ni la crise de 1968, ni les réformes des années 1970, ni les septennats mitterrandiens. Il n’y a plus qu’à considérer que Simone Veil est à sa place dans la rubrique « Les femmes dans la vie politique et sociale ». En fait, il n’y a pas un mot sur tout ce qui serait susceptible d’éclairer – comme on dit – la situation actuelle.

Les historiens et les professeurs d’histoire ont apprécié, cet automne, la réponse de Suzette Bloch et Nicolas Offenstadt aux petits traf ics du président, lequel ne cesse d’évoquer un homme et une pensée qui lui sont étrangers : « Laissez Marc Bloch tranquille, monsieur Sarkozy » (5). Comme les discours off iciels tendent à vider les mots de leur sens, ils tendent à vider les noms de leur substantif ique moelle. Quand le sujet du baccalauréat est la Méditerranée, quel intérêt de plancher sur le nombre de lits disponibles dans les complexes hôteliers du littoral tunisien ?

Les programmes oublient simplement que l’histoire est un récit et que, pour l’historien, « le temps colle à sa pensée comme la terre à la bêche du jardinier (6) ».

(1) Document publié par le préfet de région d’Ile-de-France pour la journée de débat sur l’identité nationale.

(2) Un développement qui « répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins ».

(3) Variété III, Gallimard, Paris, 1936. (4) Série de manuels d’histoire de qualité en usage dans les lycées pendant la première moitié du XXe siècle.

(5) Le Monde, 29 novembre 2009. (6) Fernand Braudel, « Histoire et sciences sociales. La longue durée » (1958), dans Ecrits sur l’histoire, Flammarion, Paris, 1969.

ARMAN. – « Le Beau Sabreur », 1961

ADAGP

SOMMAIRE

Février 2011

PAGE 2 :

Géopolitique des tubes, par CHRISTOPHE-ALEXANDRE PAILLARD. – Courrier des lecteurs. – Coupures de presse.

PAGE 3 :

Le spectre du pachamamisme, par RENAUD LAMBERT.

PAGES 4 ET 5 :

En Suisse, la santé aux bons soins des assurances, par MICHAËL RODRIGUEZ. – Les neuf vies du secret bancaire helvétique, par SÉBASTIEN GUEX. – En 1907, déjà… (S. G.).

PAGES 6 ET 7 :

Mais que fait donc l ’Allemagne en Afghanistan ?, par notre envoyé spécial PHILIPPE LEYMARIE. – En Europe, « l’opinion ne croit pas à cette guerre » (PH. L.). PAGE 8 :

Beyrouth dans les rets du Tibunal spécial, par notre envoyé spécial ALAIN GRESH.

www.monde-diplomatique.fr

PAGES 9 À 13 :

DOSSIER : L’impossible arrive, suite de l’éditorial de SERGE HALIMI. – Souvenirs d ’un diplomate, suite de l ’article d ’ERIC ROULEAU. – De l ’indignation à la révolution, par notre envoyé spécial OLIVIER PIOT. – Tunisie, les éclaireurs, suite de l ’article de HICHAM BEN ABDALLAH EL ALAOUI. – L’Egypte saisie par la fièvre régionale, par SARAH BEN NÉFISSA. – Jacqueries et réseaux de résistance en Algérie, par KADER A. ABDERRAHIM. – Quelle relève à Tunis ?, par notre envoyé spécial AMIN ALLAL. PAGES 14 ET 15 :

Quand le f leuve Congo illuminera l’Afrique, par notre envoyé spécial TRISTAN COLOMA. – Cartographie de Philippe Rekacewicz. PAGES 16 ET 17 :

Le régime de Khartoum bousculé par la sécession du Sud, par GÉRARD PRUNIER. – Chronique d ’une indépendance annoncée, par MARC LAVERGNE. PAGE 18 :

L’Amérique latine s’invite en Palestine, par MAURICE LEMOINE. – Secrets et merveilles de la finance au Laos, par XAVIER MONTHÉARD. PAGE 19 :

Depuis une chambre à Glasgow, par JAMES KELMAN.

PAGES 20 ET 21 :

Florissante industrie de l’agriculture biologique, par PHILIPPE BAQUÉ. – Une Internationale (PH. B.). PAGES 22 ET 23 :

Aux dîners du Siècle, l’élite du pouvoir se restaure, par FRANÇOIS DENORD, PAUL LAGNEAU-YMONET ET SYLVAIN THINE. – Parade de l ’oligarchie à Saint-Germain-des-Prés, par MICHEL PINÇON ET MONIQUE PINÇON-CHARLOT. – « Paris Match » raconte la soirée. PAGES 24 À 25 :

LES LIVRES DU MOIS : Cartographier le monde pour le changer, par PAUL VANNIER. – Le son des indépendances africaines, par JACQUES DENIS. – Peuples des murs, par DOMINIQUE VIDAL. – « Poser nue à La Havane », de Wendy Guerra, par JEAN ORTIZ. – « Pour quelques gouttes d’alcool », de Matt Bondurant, par MAURICE LEMOINE. PAGE 26 :

A quoi sert l’art ?, par EVELYNE PIEILLER. – Révolutionnaires d’Haïti, par CHRISTOPHE WARGNY. PAGE 27 :

Contradictions à la française, par SERGE REGOURD.

Le Monde diplomatique du mois de janvier 2011 a été tiré à 225 422 exemplaires.

A ce numéro est joint un encart, destiné aux abonnés : « DVD-ROM ».