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FÉVRIER 2012 – LE MONDE diplomatique

28

La dette ou le vol du temps

LA SUCCESSION des crises financières a conduit à l’émergence d’une f igure subjective qui occupe désormais tout l’espace public : celle de l’homme endetté. Le phénomène de la dette ne se réduit pas à ses manifestations économiques. Il constitue la clé de voûte des rapports sociaux en régime néolibéral, opérant une triple dépossession : dépossession d’un pouvoir politique déjà faible, concédé par la démocratie représentative ; dépossession d’une part grandissante de la richesse que les luttes passées avaient arrachée à l’accumulation capitaliste ; dépossession, surtout, de l’avenir, c’est-à-dire du temps comme porteur de choix, de possibles.

La relation créancier-débiteur intensifie de manière transversale les mécanismes d’exploitation et de domination propres au capitalisme. Car la dette ne fait aucune distinction entre travailleurs et chômeurs, consommateurs et producteurs, actifs et inactifs, retraités et allocataires du revenu de solidarité active (RSA). Elle impose un même rapport de pouvoir à tous : même les personnes trop démunies pour avoir accès au crédit particulier participent au paiement des intérêts liés à la dette publique. La société entière est endettée, ce qui n’empêche pas, mais exacerbe, les inégalités – qu’il serait temps de qualifier de « différences de classe ».

Comme le dévoile sans ambiguïté la crise actuelle, l’un des enjeux politiques majeurs du néolibéralisme est celui de la propriété : la relation créancierdébiteur exprime un rapport de forces entre propriétaires et non-propriétaires des titres du capital. Des sommes énormes sont transférées des débiteurs (la majorité de la population) aux créditeurs (banques, fonds de pension, entreprises, ménages les plus riches) : à travers le mécanisme d’accumulation des intérêts, le montant total de la dette des pays en développement (PED) est passé de 70 milliards de dollars en 1970 à 3 545 milliards en 2009. Entre-temps, les PED avaient pourtant remboursé l’équivalent de cent dix fois ce qu’ils devaient initialement (1).

La dette sécrète par ailleurs une morale qui lui est propre, à la fois différente et complémentaire de celle du travail. Le couple effort-récompense de l’idéologie du travail se voit doublé par la morale de la promesse (celle d’honorer sa dette) et de la faute (celle de l’avoir contractée). Ainsi que le souligne le philosophe allemand Friedrich Nietzsche, dans sa langue, le concept de Schuld (faute) – concept fondamental de la morale – renvoie au concept très matériel de Schulden (dettes) (2). La campagne de la presse allemande contre les « parasites grecs » témoigne de la violence de la logique qu’instille l’économie de la dette. Les médias, les hommes politiques, les économistes semblent n’avoir qu’un message à transmettre à Athènes : « vous êtes fautifs », « vous êtes coupables ». En somme, les Grecs se dorent la pilule au soleil tandis que les protestants allemands triment pour le bien de l’Europe et de l’humanité sous un ciel maussade. Cette présentation de la réalité ne diverge pas de celle qui fait des chômeurs des assistés ou de l’Etat-providence une « mamma étatique ».

Le pouvoir de la dette se présente comme ne s’exerçant ni par la répression ni par l’idéologie. « Libre », le débiteur n’a toutefois d’autre choix que d’inscrire ses actions, ses choix, dans les cadres déf inis par le remboursement de la dette qu’il a contractée. Vous n’êtes libre que dans la mesure où votre mode de vie (consommation, emploi, dépenses sociales, impôts, etc.) vous permet de faire face à vos engagements. Aux Etats-Unis, par exemple, 80 % des étudiants qui terminent un master de droit cumulent une dette moyenne de 77 000 dollars s’ils ont fréquenté une école privée et de 50 000 dollars s’il s’agit d’une université publique. Un étudiant témoignait récemment sur le site du mouvement Occuper Wall Street, aux Etats-Unis : « Mon emprunt étudiant s’élève à environ 75 000 dollars. Bientôt, je ne pourrai plus payer. Mon père, qui avait accepté de se porter garant, va être obligé de reprendre ma dette. Bientôt, c’est lui qui ne pourra plus payer. J’ai ruiné ma famille en essayant de m’élever au-dessus de ma classe (3). »

Le mécanisme vaut aussi bien pour les individus que pour les populations. Peu avant son décès, l’ancien ministre des finances irlandais Brian Lenihan déclarait : « Dès ma nomination, en mai 2008, j’ai eu le sentiment que nos difficultés – liées au secteur bancaire et à nos finances publiques – étaient telles que nous avions pratiquement perdu notre souveraineté. » En appelant l’Union européenne et le Fonds monétaire international (FMI) à l’aide, poursuivaitil, « l’Irlande abdiquait officiellement sa capacité à décider de son propre destin » (The Irish Times, 25 avril 2011). L’emprise du créancier sur le débiteur rappelle la dernière définition du pouvoir chez Michel Foucault : action qui maintient comme « sujet libre » celui sur qui elle s’exerce (4). Le pouvoir de la dette vous laisse libre, mais vous incite – très instamment ! – à agir dans l’unique objectif d’honorer vos dettes (même si l’utilisation que l’Europe et le FMI font de la dette tend à affaiblir les débiteurs à travers l’imposition de politiques économiques qui favorisent la récession).

MAIS la relation créancier-débiteur ne concerne pas uniquement la population actuelle. Tant que sa résorption ne passe pas par l’accroissement de la fiscalité sur les hauts revenus et les entreprises – c’està-dire par l’inversion du rapport de forces entre classes qui a conduit à son apparition (5) –, les modalités de sa gestion engagent les générations à venir. En conduisant les gouvernés à promettre d’honorer leurs dettes, le capitalisme prend la main sur l’avenir. Il peut ainsi prévoir, calculer, mesurer, établir des équivalences entre les comportements actuels et les comportements à venir, bref, jeter un pont entre le présent et le futur. Ainsi, le système capitaliste réduit ce qui sera à ce qui est, le futur et ses possibles aux relations de pouvoir actuelles. L’étrange sensation de vivre dans une société sans temps, sans possibles, sans rupture envisageable – les « indignés » dénoncent-ils autre chose ? – trouve dans la dette l’une de ses principales explications.

Le rapport entre temps et dette, prêt d’argent et appropriation du temps par celui qui prête est connu depuis des siècles. Si, au Moyen Age, la distinction entre usure et intérêt n’était pas bien établie – la première étant seulement considérée comme un excès du second (ah ! la sagesse des anciens !) –, on voyait en revanche très bien sur quoi portait le « vol » de celui qui prêtait l’argent et en quoi consistait sa faute : il vendait du temps, quelque chose qui ne lui appartenait pas et dont l’unique propriétaire était Dieu. Résumant la logique médiévale, l’historien Jacques Le Goff interroge : « Que vend [l’usurier], en effet, sinon le temps qui s’écoule entre le moment où il prête et celui où il est remboursé avec intérêts ? Or le temps n’appartient qu’à Dieu. Voleur de temps, l’usurier est un voleur du patrimoine de Dieu (6). » Pour Karl Marx, l’importance historique du prêt usurier tient au fait que, contrairement à la richesse consommatrice, celui-ci représente un processus générateur assimilable à (et précurseur de) celui du capital, c’est-à-dire de l’argent qui génère de l’argent.

UN MANUSCRIT du XIIIe siècle synthétise ce dernier point et le type de temps que le prêteur d’argent s’approprie : « Les usuriers pèchent contre nature en voulant faire engendrer de l’argent par l’argent comme un cheval par un cheval ou un mulet par un mulet. De plus, les usuriers sont des voleurs car ils vendent le temps qui ne leur appartient pas, et vendre un bien étranger, malgré son possesseur, c’est du vol. En outre, comme ils ne vendent rien d’autre que l’attente de l’argent, c’est-à-dire le temps, ils vendent les jours et les nuits. Mais le jour, c’est le temps de la clarté, et la nuit, le temps du repos. Par conséquent, ils vendent la lumière et le repos. Il n’est donc pas juste qu’ils aient la lumière et le repos éternel (7). »

La f inance veille à ce que les seuls choix et les seules décisions possibles soient ceux de la tautologie de l’argent qui génère de l’argent, de la production pour la production. Alors que, dans les sociétés industrielles, subsistait encore un temps « ouvert » – sous la forme du progrès ou sous celle de la révolution –, aujourd’hui, l’avenir et ses possibles, écrasés sous les sommes faramineuses mobilisées par la f inance et destinées à reproduire les rapports de pouvoir capitaliste, semblent bloqués ; car la dette neutralise le temps, le temps comme création de nouvelles possibilités, c’est-à-dire la matière première de tout changement politique, social ou esthétique.

(1) Cf. Damien Millet et Eric Toussaint (sous la dir. de), La Dette ou la vie, Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde Editions Aden, Bruxelles, 2011.

(2) Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale, Gallimard, Paris, 1966.

(3) Cité par Tim Mak dans « Unpaid student loans top $1 trillion », 19 octobre 2011, www.politico.com

(4) Michel Foucault, « Le sujet et le pouvoir », dans Dits et écrits, tome IV, Gallimard, Paris, 2001.

(5) Lire Laurent Cordonnier, « Un pays peut-il faire faillite ? », Le Monde diplomatique, mars 2010.

(6) Jacques Le Goff, La Bourse et la Vie. Economie et religion au Moyen Age, Hachette, Paris, 1986, p. 42.

(7) Cité par Jacques Le Goff, ibid.

JAN VOSS. – « Petite Entreprise

* Sociologue et philosophe. Ce texte est tiré de son dernier ouvrage, La Fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale, Editions Amsterdam, Paris, 2011.

PAR MAURIZ I O LA Z Z A R AT O *

LELONG

IE

GALER

dans le rouge », 2009

SOMMAIRE

PAGE 2 :

Renouer avec la révolution ?, par JEAN-PIERRE FILIU. – Courrier des lecteurs. – Coupures de presse. PAGE 3 :

Hongrie, laboratoire d’une nouvelle droite, par G. M. TAMÁS. PAGES 4 ET 5 :

A Taïwan, trêve diplomatique et fièvre commerciale, par MARTINE BULARD. – Se forger une identité nationale (M. B.). PAGE 6 :

La dynastie Kim ou les deux corps du roi, par BRUCE CUMINGS. PAGE 7 :

Qui veut étrangler l’ONU ?, par ANNE-CÉCILE ROBERT. – Ramification onusienne (A.-C. R.). PAGE 8 :

Quand le riz devient un produit financier, par JEAN ZIEGLER.

PAGES 9 À 13 :

DOSSIER : MAIN BASSE SUR LES SALAIRES. – Le consensus de Berlin, par ANNE DUFRESNE. – Difficile riposte des syndicats européens (A. D.). – Plafonner les revenus, une idée américaine, suite de l’article de SAM PIZZIGATI. – « Il est parti où, cet argent ? », par JULIEN BRYGO. – La cotisation, levier d’émancipation, par BERNARD FRIOT.

PAGES 14 ET 15 :

Trois hypothèses pour un Big Bang, par AURÉLIEN BARRAU. PAGE 16 :

Comment les tyrans prennent leurs décisions, suite de l’article de JOSEPH SASSOON. PAGE 17 :

Décollage africain, marasme sénégalais, par SANOU MBAYE. PAGE 18 :

Résistance obstinée des Sahraouis, par OLIVIER QUARANTE. PAGE 19 :

Un pêcheur somalien dans le filet judiciaire, par RÉMI CARAYOL. PAGE 20 :

Dans les télécollèges mexicains, par ANNE VIGNA. PAGE 21 :

Le manifeste qui a failli changer l ’Amérique, par ALEXANDER COCKBURN.

www.monde-diplomatique.fr

Février 2012

PAGES 22 ET 23 :

Anonymous, de l ’humour potache à l ’action politique, par FELIX STALDER. – Révolte égyptienne, avec ou sans Twitter, par NAVID HASSANPOUR. – Au Maghreb, les blogueurs sont fatigués, par SMAÏN LAACHER ET CÉDRIC TERZI.

PAGES 24 À 26 :

LES LIVRES DU MOIS : « Chansons populaires de l ’ère Showa », de Ryu Murakami, par XAVIER LAPEYROUX. – « L’Accordeur de silences », de Mia Couto, par SOPHIE DIVRY. – Nucléaire, faits et fictions, par CHRISTINE BERGÉ. – Le déni de la mort n’existe pas, par EVELYNE PIEILLER. – Points et lignes sur plans, par PIERRE RIMBERT. – Crise, par ici la sortie ?, par LAURENT CORDONNIER. – Etoile, bananes et fausse monnaie, par MAURICE LEMOINE.

PAGE 27 :

Ballerines, par JOHN BERGER.

Le Monde diplomatique du mois de janvier 2012

a été tiré à 222 700 exemplaires.

A ce numéro sont joints deux encarts, destinés aux abonnés :

« Courrier international » et « DVD-ROM ».