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MAI 2010 – LE MONDE diplomatique 28

Albert Camus et le zouave du pont de l’Alma

PAR E VELYNE P IEILLER

LE CYCLE des célébrations officielles, qui scande l’année d’hommages rendus par la nation reconnaissante aux hommes et aux événements mémorables, relève à l’évidence de la passion française presque quarantenaire pour les commémorations en tout genre et usages divers du patrimoine (1). Colloques, lectures, spectacles : ces cérémonies ne semblent guère plus qu’une bizarre mais inoffensive manie qui permet d’inaugurer à grande échelle les chrysanthèmes modernisés du tourisme culturel.

Pourtant, largement protégées des polémiques par leur doux statut d’anniversaire festif – à la glorieuse exception du bicentenaire de la Révolution française, qui d’ailleurs avait requis la création d’une Mission spécifique –, elles jouent un rôle, discret et persévérant, dans le champ politique, en proposant une certaine idée de la France et une ferme contribution aux débats en cours. Ce qui n’a d’ailleurs pas échappé au ministre de la culture et de la communication Frédéric Mitterrand : ces commémorations qui « font vivre l’esprit de la nation et sont, à ce titre, une partie essentielle d’une identité nationale à la fois fidèle et réfléchie », ces moments de notre « mémoire collective » propres à nous rappeler à nos « valeurs communes », parce qu’ils « alimentent notre vivre-ensemble et renforcent notre cohésion (2) », sont assurément censés intervenir dans le débat lancé par son homologue de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire Eric Besson. Mais quel « vivreensemble », quelle idée de la nation nous offrent ces exercices d’admiration ?

Si les célébrations dans le domaine des arts et des lettres (Chopin, Musset, Genet...) n’offrent guère d’autre motif d’étonnement que leur progressif amoindrissement, en revanche, il convient d’admirer l’audace qui anime l’ensemble du cycle 2010. Loin de pratiquer l’hommage soutenu à la grandeur du coq gaulois, ou auvergnat, il ne craint pas de taquiner le paradoxe, en soulignant que l’« esprit de la nation » s’exprime aussi dans l’échec, l’erreur ou simplement l’absence éclatante de succès.

Sera ainsi fêté l’« accord inique et humiliant » du traité de Brétigny qui mit f in, en 1360, à la première partie de la guerre de Cent Ans en délestant le royaume de France du tiers et de sa superficie et de ses sujets au profit de l’Angleterre. Dans le même élan masochiste, les célébrations honorent Pierre d’Ailly, évêque de Cambrai, dont le grand œuvre, un peu bizarrement classé à la rubrique « sciences et techniques », se veut une validation théorique de l’astrologie, et le duc Maurice de Broglie, « dont le titre scientifique le plus remarquable fut d’avoir ouvert à la science la fulgurante intelligence de son frère Louis (3) »...

Le citoyen perplexe s’interroge sur le rôle joué par ces multiples incitations à la modestie : ne serait-ce pas une déploration en sourdine d’une certaine arrogance psychorigide ? La mise en valeur de quelques réussites remarquables vient faire la lumière. Celle, par exemple, du maréchal d’Empire JeanBaptiste Bernadotte. Devenu par adoption prince héritier du royaume de Suède, il se joint sans états d’âme à la coalition contre les armées napoléoniennes : vive la souplesse morale !

Cet éloge de la raison moderne n’exclut pas le respect dû aux « racines essentiellement chrétiennes » de la France éternelle, pour reprendre les termes frappants du président Nicolas Sarkozy dans son discours au Latran, d’autant qu’« arracher la racine » serait « affaiblir le ciment de l’identité nationale ». Les célébrations ne le permettront pas et la racine sera honorée avec intensité, jusque dans la récente section « économie et société », où sept anniversaires sur onze sont sous le signe du religieux. Des visitandines de Saint-François-de-Sales aux f illes de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul, de la fondation de l’abbaye de Cluny à celle de Solesmes, chère, semble-t-il, au premier ministre François Fillon, en passant par le comte Henri de Saint-Simon œuvrant pour un « christianisme rénové », on frôle l’idée f ixe.

Surtout si l’on précise que n’est pas négligé non plus l’apport chrétien dans d’autres domaines. Pour s’en tenir à un seul exemple, on fêtera le « retour de Péguy à la foi », tel qu’il le chante, en 1910, dans Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc (4), chaudement salué par Maurice Barrès et Edouard Drumont. Mais on ne fêtera pas Notre jeunesse, écrit également en 1910, précisément pour dissiper le malentendu, et où il refuse de renier son combat dreyfusard ainsi que son idéal socialiste et républicain.

La nation s’identifierait-elle donc à la France des clochers ? Non : le propos est autrement plus subtil. Car ce qu’élabore l’ensemble du programme, c’est avant tout la vision d’une France apaisée, dépouillée de conflits, de radicalité, d’exigence autre que spirituelle ou artistique.

HANS HAACKE. – « Décor »

(1989)

Ce que confirment quelques hommages majeurs : avec Sully et Henri IV, c’est la « capacité à tourner la page des extrémismes religieux » qui sera soulignée ; avec Albert Camus, c’est le regard porté sur la guerre d’Algérie, « qui le hantait comme l’échec d’une utopie : la fin de la colonisation et de la coexistence pacifique de deux peuples sur une même terre ». Belle cohérence. On honore avec Péguy le supposé retour à l’acceptation de l’ordre, on salue chez Camus le refus de choisir : en bref, est digne de la mémoire nationale ce qui sait s’élever au-dessus des partis pris, assimilés discrètement à l’intolérance, et leur préférer hardiment une loi supérieure, intérieure, immémoriale.

MÊME l’appel du 18 juin est débarrassé de son pouvoir de division (5). Moins que l’affirmation d’un combat, il représente avant tout pour M. Mitterrand l’« acte fondateur du pacte social de la France contemporaine », porteur de toutes les libérations ultérieures, de l’« égalité entre les hommes et les femmes » aux « lois sociales des années 1944-1946 ». C’est beau. On en oublierait presque, dans l’exaltation, que c’est le gouvernement provisoire de la République française, où étaient présents des communistes, des socialistes, des membres du Mouvement républicain populaire (MRP), qui prit ces mesures. Et, en ces temps portés sur l’attrait du mémorial mais enclins à la diminution des cours d’histoire, on en négligerait presque de se rappeler le rôle du Conseil national de la Résistance. Pas de place pour les fauteurs de troubles, les agents de la division ; il n’y aura qu’un perturbateur recensé, Gracchus Babeuf, « le premier communiste à chercher à prendre le pouvoir », dûment guillotiné sous le Directoire, tandis que Camille Desmoulins et Le Peletier de Saint-Fargeau, qui auraient pu postuler, resteront cantonnés en annexe, dans la série des « autres anniversaires possibles ».

N’insistons pas sur les vieux rêves, l’important est de positiver, d’aider au consensus national, de recentrer la mémoire sur les solutions apportées aux conflits et non sur leurs enjeux, et de rappeler le rôle essentiel des individus plutôt que du peuple.

Les indépendances des pays d’Afrique francophone seront célébrées, en particulier le 14 juillet. C’est admirable. On commémorera la loi sur les retraites ouvrières et paysannes, « par capitalisation », bien sûr, et on évitera de mentionner la loi instituant, la même année, le code du travail. Le grand biologiste Jacques Monod aurait eu une légitimité plus évidente en « sciences et techniques » que l’égayante « découverte de la vallée de Chamonix par Horace Bénédict de Saussure », mais sa conception de la nature comme « glorieusement et radieusement amorale » risquerait peut-être de froisser des convictions.

Rien n’obligeait non plus à préférer, dans le décidément survoltant « économie et société », l’« inondation de Paris » au lancement du France, sinon le désir de rassembler autour du péril climatique plutôt que d’initier une réflexion sur les chantiers navals. Evidemment, on peut éprouver quelques diff icultés à comprendre en quoi l’immersion du zouave du pont de l’Alma contribue à l’identité nationale (6)... Mais ce serait faire preuve de mauvais esprit, ce que combat fermement ce programme, tout dévoué à la promotion d’une France apaisée, comme la souhaite le président. Il en découle une rêverie agitée, qui mène à apprécier la vérité de cette forte maxime trop peu utilisée, qu’on dit née de l’humour russe : on ne sait jamais de quoi hier sera fait.

(1) Le Haut Comité des célébrations nationales, créé en 1998, relaie une action initiée dès 1974. Placé sous la tutelle des Archives de France, il est chargé de conseiller le ministre de la culture et de la communication af in de déf inir les objectifs et orientations des célébrations nationales.

(2) Citation – de même que celles qui suivent – extraite de la très précieuse « Brochure des célébrations nationales 2010 ».

(3) Louis de Broglie (1892-1987) était un mathématicien et physicien français, lauréat en 1929 du prix Nobel de physique.

(4) Gallimard, coll. « NRF », Paris, 1921. (5) Les célébrations nationales concernent les anniversaires de centenaires ou de cinquantenaires. L’appel du 18 juin ne peut donc y être directement intégré. Il se contentera de leur être rattaché.

(6) A Paris, on dit que « le zouave a les pieds dans l’eau » lorsque la Seine est en crue. En 1910, l’eau atteignit ses épaules.

SOMMAIRE

Mai 2010

PAGE 2 :

Courrier des lecteurs. – Coupures de presse. PAGE 3 :

Grandeur et délires du catch américain, par BALTHAZAR CRUBELLIER. PAGES 4 ET 5 :

Et si on commençait la démondialisation financière ?, par FRÉDÉRIC LORDON. PAGE 6 :

Partis politiques, espèce menacée, par RÉMI LEFEBVRE. PAGE 7 :

Quand les Etats-Unis se refont une santé, par OLIVIER APPAIX. PAGES 8 ET 9 :

« Jamais l ’Allemagne n’a été aussi libre », par HENRI MÉNUDIER. PAGE 10 :

Une autre approche contre le paludisme, par SONIA SHAH. – De nos envoyés spéciaux...

PAGE 11 :

Bouclier nucléaire en péril, suite de l’article d’OLIVIER ZAJEC.

PAGES 12 ET 13 :

L’improbable saga des Africains en Chine, suite de l’article de TRISTAN COLOMA. – Une aide critiquée (T. C.). PAGES 14 ET 15 :

Noam Chomsky et ses calomniateurs, par JACQUES BOUVERESSE.

PAGES 16 ET 17 :

Le modèle sénégalais menacé par une régression dynastique, par ABDOUL AZIZ DIOP. – Seule l’éducation résiste, par TOM AMADOU SECK. PAGE 18 :

Révolution sociale au Kirghizstan ?, par VICKEN CHETERIAN. PAGES 19 À 22 :

DOSSIER : LES MOBILISATIONS IDENTITAIRES. – Indiens, électrification et... Pacha Mama, par MAURICE LEMOINE. – Les Emirats arabes unis saisis par la fièvre nationale, par AKRAM BELKAÏD. – Vous aimez la diversité ? La CIA aussi, par LAURENT BONELLI. – « Nous somme les descendants d’Alexandre le Grand », par NICOLAS AUTHEMAN. PAGE 23 :

Inusable grand mufti de Jérusalem, par GILBERT ACHCAR. PAGES 24 ET 25 :

LES LIVRES DU MOIS : « Le Sari vert », d ’Ananda Devi, par NATHALIE CARRÉ. – « Au cœur de la tradition », de Charles W. Chesnutt, par MARIE-JOËLLE RUPP. – Travailler et perdre la santé, par NOËLLE BURGI. – Ennemis de la technologie, par PHILIPPE RIVIÈRE. – « Gaza, 1956 », enquête sur une mémoire fragmentée, par MARC-OLIVIER BHERER. PAGE 26 :

De l’écrivain et de la démocratie, par JOHN BERGER. – Frères musulmans d’Occident, par JEAN-PIERRE FILIU. – La vie retrouvée de Marseille, par ALÈSSI DELL’UMBRIA.– Dans les revues. PAGE 27 :

Embellie du cinéma israélien, par HUBERT PROLONGEAU. Supplément « Banque afr icaine de développement », pages I à IV.

Le Monde diplomatique du mois d’avril 2010 a été tiré à 225 929 exemplaires.

A ce numéro sont joints trois encarts, destinés aux abonnés : « Hors-Série Grands Reportages », « Sélection hebdomadaire » et « Le Monde des religions ».

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